C’est une chose bien banale

Donc, en Tchétchénie, des hommes sont torturés.

On dira que c’est une horreur parmi d’autres pour lesquelles on s’émeut moins.

On dira que d’autres luttes, toutes aussi urgentes, appellent.

C’est cependant la seule sur laquelle je me sens légitime de m’exprimer.

Étrangement, c’est bien le président tchétchène qui résume parfaitement non seulement le noeud du problème, mais peut-être la source de toutes les luttes pour les droits et la reconnaissance des homosexuels : « Vous ne pouvez pas arrêter ou réprimer des gens qui n’existent pas dans la République. L’homosexualité n’existe pas ici. »
Le souhait d’un homme. Le souhait, peut-être, d’un gouvernement. Le souhait, peut-être, juste peut-être, dans mes délires paranoïaques, d’une multitude.

Oui. Oui ce serait sans doute plus simple. Une seule façon de vivre sa vie amoureuse et sexuelle, l’hétérosexuelle. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper. Si sont en ce moment menacés en Tchétchénie les hommes homosexuels, combien de violence à l’égard des autres comportements sentimentaux qui diffèrent du plus communément pratiqué ?
Le pire, c’est que parfois, je pense que ces gens ont raison. Oui, beaucoup de choses seraient sans doute plus simples, si je n’étais pas homo. Avec mes proches, avec les inconnus, dans la rue. Si, sur un coup de dé, dans ma feuille de personnage, on avait inscrit « homme blanc hétéro ».

J’y pense et puis je sursaute. Je m’en veux. Je m’en veux parce que c’est précisément cet état d’esprit qui fait de ce monde ce qu’il est. Ce renoncement ; ce désir pernicieux de calme et d’uniformité. Alors, avec mes moyens, avec des mots, je lutte. Aux côtés d’autres, innombrables, chacun avec leurs armes, dans l’espoir que justement, être homo, bi, asexuel ou quoi que ce soit d’autre soit tout aussi simple. Et il faudrait le comprendre une bonne fois pour toute : cette lutte, nous ne l’avons pas choisie. Elle nous a été imposée. Lutte contre l’extérieur, contre nous-même, l’une ou l’autre, l’une et l’autre. Je me rappelle d’un ami l’autre jour me disant avec un sourire un peu tremblant : « J’utilise le mot pédé en parlant de moi, parce que ça me permet de mettre tout ça à distance. »

Tout ça. Avec un geste comme s’il portait quelque chose de très lourd dans ses deux mains.

Et ces combats-là, ces combats pour des droits, pour une reconnaissance, une acceptation, pour aussi essentiels qu’ils soient, ne sont rien face à ceux menés à quelques heures d’avion de là : un combat pour la survie. Un combat pour l’existence. Un combat face à un chef d’état ayant décrété qu’ils sont des dizaines de milliers à ne jamais être sorti du ventre de leur mère. « Ils n’existent pas. » Donc je peux faire arrêter, emprisonner, torturer ces fictions d’hommes, avec leurs pratiques contre-nature. Qui pourra m’en empêcher ? Quel chef d’état pourrait se dresser face à moi et au monde pour rétorquer « Les homosexuels existent, en Tchétchénie comme ailleurs, ces hommes sont de chair mutilée par instruments, de regards hébétés, de respiration hachée par la peur. » ?

Je serais l’un d’eux. Depuis hier, cette pensée me hante. Ma nationalité aurait-elle changé, je serais l’un de ceux que l’on souhaite effacer, par les mots ou concrètement.

C’est une chose bien banale, au fond, que de revendiquer ce seul droit : celui d’exister. Mais à ceux qui trouvent que les homosexuels le revendiquent trop fort, de façon trop extravagante, à ceux qui pensent que manifester face au « lobby LGBT », ne vise qu’à rétablir l’équilibre de la société, vous nous tirez vers le néant. Purement et simplement. Sans dramatiser. Regardez aujourd’hui vers l’Est, regardez comme un pays dans le giron d’une puissance avec qui il faut quotidiennement traiter considère certains de ces citoyens. Regardez les mots du président Tchétchène : « L’homosexualité ici n’existe pas. »

C’est une chose bien banale, que d’exister. Tel que l’on est. Mais jamais simple, jamais acquise.

Ce soir je pense à ces hommes dans leur prison, à qui on arrache physiquement une partie d’eux-même. Ce soir je pense à notre pays qui continue à se demander si, au fond, l’égalité devant la loi ou la filiation peut être aménagée.

Ce soir je pense à ceux qui souffrent.

Je vous en prie. Entendez-les. Voyez-les. Pour ce qu’ils sont. Des vôtres, en tout et pour tout.

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