Humiliation

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Emmanuel Macron, L’Obs du 16 février 2017

Cher Monsieur Macron,

Je me permets cette petite bafouille car j’adore parler à des gens importants qui ne me liront jamais, et vous êtes en passe de devenir un gens important. Je ne suis pas analyste politique, mais je me dis qu’aux prochaines élections, ça pourrait être votre grand soir. Pas mal de gens ne peuvent pas entendre « extrême-gauche » sans voir des chars russes entrer dans Paris sur fond de choeurs de l’armée rouge, la gauche traditionnelle écope le Titanic avec une cuillère à café, la droite continue à se ligoter dans les fils du linceul de Laerte, et, sans doute avec beaucoup de naïveté, je ne peux pas croire qu’une majorité vote pour l’empereur Palpatine, fut-il blonde.

Pour faire simple, vous n’êtes pas trop mal placé dans la course aux présidentielles. Et du coup, je regarde avec un peu plus d’attention ce que vous dites. Et je dois vous avouer que la citation ci-dessus m’a un peu fait hausser le sourcil (qui se trouve actuellement chez la voisine du septième, alors que j’habite au cinquième étage).

Or donc, vous affirmez dans une récente interview que les opposants au mariage pour tous, adopté en 2012, ont été humiliés par un pouvoir exécutif qui ne leur a pas assez expliqué les tenants et les aboutissant de cette réforme de l’union entre personnes.
Alors déjà, juste une chose : vous êtes candidat à la présidentielle, pas étudiant en master en train de rédiger un mémoire. Cependant, définir les concepts dont vous parler pourrait être une bonne idée. Parce que « le ressentiment » et « les passions tristes », c’est un peu vague. Que voulez-vous, je suis prof de français, j’ai des tics

Le mariage pour tous a « humilié » une partie de la France. Définissons, donc. Si j’en crois notre bonne amie Larousse, voici comment on peut définir l’humiliation :

« Sentiment de quelqu’un qui est humilié, atteint dans sa fierté, sa dignité : Éprouver de l’humiliation à la suite d’un refus. Sentiment de honte qui résulte de telle cause : L’humiliation de la défaite. Acte, situation qui humilie, blesse l’amour-propre : Essuyer une humiliation. »

Reprenons. En 2012, le gouvernement récemment constitué décide d’accorder à une frange de la population les mêmes droits qu’à la majorité. Polémique insensé. Des députés de l’opposition s’indignent, une semi-célébrité se pose en égérie des familles outragées, familles composées comme tout le monde sait d’un père, d’une mère et de x enfants (plus x est élevé, mieux c’est, sauf si tu utilises le mot « allocations familiales » dans la même phrase, auquel cas tu perds.). Dans la rue, des milliers de manifestants défilent.

Pourquoi ?

En fin de compte, pour savoir si deux personnes du même sexe ont le droit de se marier. Pour savoir, si, quand tu nais et que ton désir te porte dans une direction moins communément admise, tu auras autant de droits que la majorité. Et il n’y a pas à sortir de là. Pendant des mois, la parole est prise. Politiques, intellectuels, sociologues, journalistes, célébrités. Pendant des mois, on discourt jusqu’à l’écoeurement non seulement sur la loi, mais aussi sur la vie privée, le comportement, les attentes des homosexuels. Oui. Les homosexuels, pris dans leur ensemble. Un tout ayant les mêmes aspirations et les mêmes envies. « Je connais plein d’homosexuels qui ne veulent pas se marier. » « Beaucoup d’homosexuels seraient heureux d’une union civile. » « Oscar Wilde, lui, ne s’intéresserait pas à ça et serait désolé de cette polémique. » (si si, quelqu’un l’a dit, pour t’aider, je peux dire que ça commence par Eric et que ça finit par Zemmour).
Pendant des mois, ce que je suis, ce que des millions d’entre nous sommes a été commenté et discuté en place publique. On a ouvert nos portes, soulevé nos draps, passé nos souffles et nos désirs aux rayons X.
Les assemblées se sont prononcées, à la suite de débats, d’amendements, de navettes. Le dialogue que vous appeliez de vos voeux a eu lieu, de longues semaines. Et des vies ont changé. Celles des homosexuels. Uniquement celles des homosexuels, qui ont gagné un peu plus d’égalité. Point. Les « familles traditionnelles » continuent à exister et à vivre leur vie comme elles l’entendent. Les hétérosexuels s’unissant à la mairie croisent peut-être sur le pas de la porte un couple de femmes ou d’hommes en train de s’embrasser et de se demander où placer tante Estelle à table, alors qu’elle avait dit qu’elle ne viendrait pas. Ça s’arrête là, en gros. Instantanément a été oubliée cette période durant laquelle, aux repas de famille, on pouvait tenir des propos plus ou moins relevés sur la façon de vivre de femmes et d’hommes.

On s’est emparé de notre sexualité, de nos façons de vivre, et ça c’est fini comme ça avait  commencé. Brutalement.

Maintenant, dites-moi, Monsieur Macron. Où voyez-vous l’humiliation ? Ceux qui défilaient contre une extension des droits, comment ont-ils perdu de leur fierté et de leur dignité ? Était-ce, comme l’explique ensuite la définition du dictionnaire, du fait d’un refus ? Mais un refus face à quelle demande : « Je demande que les homosexuels n’aient pas les mêmes droits que les hétérosexuels. » ? Pourriez-vous soutenir que cette demande est légitime ?

Vu la popularité du hashtag #teamhumiliés je pense que la fameuse humiliation n’était pas forcément dans le camp dans laquelle vous avez choisi de la voir. « Mais vous, vous avez eu ce que vous voulez. », serez-vous peut-être tenté de me répondre. Oui. Mais c’était la moindre des choses. Et là-dessus, il n’y a pas à revenir. Et le triomphe quant à cette réforme n’a été ni démesuré, ni arrogant. Les gens concernés par cette loi sont rentrés chez eux. Se sont mariés, ou pas. Rien de plus.

Et tant que nous sommes dans ma perception des choses, voici encore une réflexion qui me vient, juste comme ça : peut-être une campagne politique ne consiste-t-elle pas à ménager tous les camps en présence. Peut-être peut-on gagner le respect de beaucoup en ne tergiversant pas sur les valeurs que l’on prétend défendre. Vous avez récemment appelé les femmes à s’engager en politique afin de lutter contre le sexisme qui continue à pervertir la vie en politique. C’est une position que je considérais comme courageuse, jusqu’à ce que je découvre vos propos dans L’Obs. Quand il faut faire un choix, quand il faut préférer la dignité au consensus, où vous situez-vous ? J’aimerais bien savoir, parce que, si jamais votre portrait se retrouve dans les mairies pour cinq ans ou plus, autant savoir si je pourrai écouter vos discours sans mon Décoder l’implicite dans les discours des hommes politiques, quarante-neuvième édition sous la main.

Je ne fais pas de cette humiliation une bannière ni une relique, Monsieur Macron. Mais, cinq ans après avoir serré les poings de colère devant des bannières m’enjoignant de vivre d’une certaine façon, cinq ans après avoir séché des larmes brûlantes de rage en entendant les représentants du peuple parler comme tonton Gérard quand il est bourré, j’aimerais que certains cris, de haine ou d’espoir, ne soient pas neutralisés par les sophismes électoraux.

Bien cordialement.

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3 réflexions sur “Humiliation

  1. bon sang que vous êtes juste et concis dans vos propos, j’en ai pleuré car concerné au premier chef… Du fond du cœur, merci….

  2. Rho dis donc… pour qu’une si jolie faute de conjugaison arrive à s’immiscer vers la fin du texte, j’imagine que ça demandait vraiment qu’à sortir tout ça ! ;-p
    Comme toujours c’est sensible et juste… et très chouette

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