S’injecter de la fiction

Ce sont les vacances.

Et comme à chaque début de vacances, je suis à sec. Littéralement. Les systèmes sanguin et lymphatique fonctionnent, aucun souci de ce côté là. Je suis un homme dans la trentaine, pour le moment, mon corps et moi fonctionnons en bonne intelligence.

Mais je suis à sec d’artificiel. De faux. D’histoires.

capture-decran-2017-02-07-a-23-33-38

Nathalie Sarraute – Tropismes

Je suis à sec de fictions.

J’en ai assez. De devoir en grappiller quelques morceaux de romans dans le RER le matin, de les abandonner, parce qu’il faut descendre, qu’on m’attend dans le monde dur et concret. Celui dans lequel je travaille, j’entretiens des relations avec les autres, celui dans lequel je vis. Je clame à qui veut l’entendre qu’il est merveilleux, ce monde, malgré tout ce qu’on dit, tout ce qu’on entend.

Il est merveilleux quand je peux le confronter aux mots, aux vivants sans entrailles, aux dimensions parallèles. Il est merveilleux quand il coexiste au sein des autres réalités. Mais, à chaque fois, petit à petit, il dévore toute la place disponible. Tandis que coagulent dans mes veines les vertiges des lectures, des sons et des écrans. Et quand au soir les obligations et la fatigue me mordent, je peste.
Aucune coquetterie ici. il ne s’agit pas de m’évader. Je ne m’enfuis pas « entre les pages », je ne cherche pas un ailleurs.

J’absorbe. Pour dessiner les contours de ma silhouette, j’ai besoin de paysages à l’infini. Un jour je ne pourrai plus et je serai quelqu’un d’autre. Le plus tard possible, j’espère. Alors en attendant, alors à chaque période de répit, je m’injecte de la fiction.

N’importe laquelle. Parce que, quand j’ai le luxe de m’y consacrer, je peux prendre le temps. De me pencher sur n’importe quel récit. Tous les mots, toutes les scènes. Antiques ou contemporaines, reconnues ou honteuses. D’en écarter doucement le ridicule ou le superflu à mes yeux, de m’extasier sur l’essentiel.

Comme cette semaine. Aller-retours entre Tropismes, des fragments de récit, et Tales of Berseria, un jeu de rôles. Sentir couler. Les sensations, glacés, cristallisées, dans le puzzle mutilé de Nathalie Sarraute. Comme des aiguilles d’acupuncteur qui invoquent l’intime. Et, la manette entre les mains, se demander combien de temps encore va se serrer le noeud, si on aura bien longtemps le courage de suivre ces personnages qui courent, condamnés, libres et heureux, vers leur perte, leur sacrifice haï au salut du monde.

Avoir les yeux rougis et le dos en vrac, de trop se pencher, de trop fixer une méchante lumière bleutée, pour une fois il me doit bien ça, ce corps que l’on affute. Et ma peau s’imprègne, tandis qu’à mes oreilles retentissent. Les sons qui résonnent effroyables de familiarité, le long des lignes écrites – on le sait, on en est sûr – avec une abominable précision. Avec une main qui, lentement, patiemment, arrache à chaque instant, à chaque réaction sous-jacente, ce qu’elle a de plus fugace. Peut-être la même main, la main de monstre que Velvet, l’héroïne qui parcourt les mers, là, capture-decran-2017-02-07-a-23-40-04dans la console.

tob_mar172016_54

La tête me tourne et c’est bon signe, c’est que renaît le malstrom, au creux de mes organes. C’est que la fiction à nouveau m’étreint et m’enlace. Dans mes veines, dans mes ailes.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s