Apocalypse déjà

 

 

J’ai au coin des yeux les larmes évidées par le vent. Celui de la nuit, celui du trop tôt ou du trop tard. Celui qui souffle sur les étoiles que l’on peut voir, dans la Ville, lorsque, vaincues, les dernières lueurs s’éteignent. Lorsque le grand corps de pierre et du bitume s’assoupit totalement pour quelques heures, quelques minutes presque. Le temps qui n’appartient à nul autre qu’au sommeil ; que j’arpente même si je sens dans mes gencives que c’est interdit.

J’ai aux oreilles une musique d’apocalypse. Cette musique que j’ai entendue mille fois en parcourant, sur un écran, un monde en ruine, battu en brèche par des anges et des démons que j’ai combattu en virtuel. Une musique qui habite parfaitement, totalement les trottoirs  et les murs que j’arpente. À tel point que je me permets d’y rêver, d’y penser : l’apocalypse a déjà eu lieu.

C’est tellement simple, tellement évident dès qu’on se le dit : la Grande Catastrophe est déjà derrière nous, et nous sommes ce peuple qui, un peu halluciné, encore assourdi du son d’une déflagration si violente que nous l’avons oubliée, tente d’exister sur des ruines. Paris, dans sa nuit, me le révèle. Comment, sinon, tout cela pourrait-il coexister ? Les grandes flèches de pierre et de métal qui s’élèvent victorieuses vers le ciel, et les murs lépreux, les gravats ou s’entassent des sacs de couchages et des respirations coupées par le froid ?
Les paroles haineuses relayées par notre maladroite technologies, les impuissants discours de paix et de bonheur ? Les nuages de particules fines nous privant du simple droit de courir ? La cohérence presque totalement disparue ?

Je parcours les sinueux de la ville que j’occupe depuis plus d’un quart de ma vie et qui me chuchote au sein du cortex que peut-être j’ai raison, que peut-être je suis le dernier électron déroulant ses artères mortes.

Ce n’est qu’un fantasme, me chuchote tout le reste de ma raison, qui tremble un peu devant la ville, et la puissance de son rêve. Ils dorment juste, tous les gens, et demain tu iras travailler, tu ne verras plus, tu ne penseras plus à ces ruines et cet absurde, au silence et à la haine. Tu ne penseras qu’à construire.

Parce que même, même si Paris Nocturne avait raison, même si l’Apocalypse survenait, il n’y aurait que cela à faire : se lever et bâtir.

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