La ligne de faille

Je suis né sur la ligne de faille.

Ce n’est la faute de personne, le choix d’aucun. Je le sais depuis longtemps, il y a sous mes pieds quelque chose qui tangue.

Un peu.

Parce que je suis blanc, parce que je vis dans un pays riche, dans une République qui fait tout son possible pour être laïque, parce que l’amour des miens n’a jamais failli, je me tiens à l’extrémité de cette ligne. Jamais n’a menacé de m’engloutir le gouffre qui, parfois, s’ouvre sous les pieds des miens, aux cris horribles d’abomination, contre-nature, détraqué sexuel, peine de mort, centre de reconversion.

Mais parfois, sous mes pieds ça tremble. Alors souvent, j’ai baissé les yeux, pour ne pas fixer trop longtemps un garçon, baissé la tête, quand on m’a demandé quand est-ce que j’allais ramener une petite amie, baissé les bras, lors de certaines conversations où l’on parlait d’un « choix de vie. »

La faille m’a fait bégayer avant de donner le nom de la personne avec qui je vivais, trembler avant de contredire mes élèves qui parlaient de ma femme, chanceler quand des insultes ont fusé.

Ça fait trente-quatre ans que je vis sur la ligne de faille, au bout. Au bout on apprend, non pas à l’oublier, mais à danser avec. Maintenant quand les remous se font sentir, quand les secousses s’annoncent, je peux danser, et rire tant que le tremblement perdure. J’ai appris à ne plus insulter la marque tectonique. Elle ne m’a ni maudit, ni béni. Juste appris à être plus vigilant. À mieux observer les réactions autour de moi, à m’attacher plus fort ou tourner plus vite les talons. Elle m’a amené à ressentir plus intensément, à renoncer et à chérir ce renoncement. Elle a exigé que je juge moins souvent, que je sois plus orgueilleux et plus compatissant.

Elle m’a soufflé à l’oreille que ce ne serait jamais stable, que toujours une porte s’ouvrirait sur un malheur possible, et que je devrais être reconnaissant envers tous ceux qui me permettent de la fermer, mais aussi de ressentir sa fragilité.

Je vis sur la faille et j’ai appris à en être heureux.

Sauf quand résonnent les mâchoires qui broient. Tous les cinq ans, plus, moins, selon la sordide horloge du pouvoir. Alors des doigts anonymes désignent la ligne de faille et ses occupants. Et parce que c’est ici que nous nous tenons, nous devenons sujet de mille discours. De mille polémiques. Parce que nous nous tenons ici on parle de nous à la troisième personne. Parler de quelqu’un à la troisième personne, c’est décréter qu’il n’est pas là. Peut-être qu’en effet ce serait plus facile. On aurait moins de questions à se poser. Sur l’adoption. Sur le « comment gérer ce que mon enfant vient de me dire. » Sur le mariage, sur les droits en général. Sont-ils vraiment comme nous autres, ceux qui dansent au milieu des séismes ?

Ça se saurait si le sol était uniforme.

Pas de chance. Nous sommes là et nous sommes des vôtres. Nous ne saurons jamais ce que c’est de fouler un plancher stable, où les réactions jamais ne varient, où parfois, les regards changeront parce que nous avons chancelé sous une secousse inattendue. Vous ne connaîtrez jamais l’ivresse de la volte.
Mais c’est sur la même terre que nous marchons.

Nous ne demandons ni plus ni moins que vous. Parce que nous sommes vous.

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2 réflexions sur “La ligne de faille

  1. « Ça ce serait si le sol était uniforme. » : ne serait-ce pas plutôt « ça se saurait » ?
    A part ça, merci pour ce texte qui rejoint totalement ce que je ressens en ce moment, moi qui ne suis pourtant pas sur la faille (mais qui ai des amis, de la famille en plein dedans). Mais parfois, quand je vois passer sur le net une réaction de haine ou d’intolérance, je me dis aussi que pour un haineux qu’on entend, il y a des centaines de gens qui ne disent rien parce que tout simplement, ils ne voient pas de différences entre ceux qui ceux sur la faille et les autres. Et qu’il y en a même, souvent, qui forment un pont humain sur cette faille pour vous empêcher, vous autres « danseurs », de tomber dedans. Parfois, il est bon se de rappeler que le silence a autant d’importance que le bruit : ceux qui se taisent sont ceux qui sont convaincus que le sol devrait être uniforme pour tous. Les autres, leurs paroles se perdront dans le vent…

  2. Oui, ça SE saurait !
    Je m’associe aux propos d’Anne. Vivez, affirmez-vous. Parlez de votre conjoint comme tout le monde, donnez son prénom. Cessez de vous taire, d’être gêné. Pour un crétin qui vous fustigera du regard ou d’un mot, vous aurez sans doute dix personnes qui prendront votre défense (certes, vous ne devriez pas avoir à être défendu puisque vous n’êtes coupable de rien, mais face à un agresseur, puisque agresseur il y a dans ce cas, il faut être défendu), qui sauront trouver les mots pour renvoyer le susdit crétin à son insondable bêtise. Faites confiance à votre entourage. Moi non plus je ne suis pas dans la faille, et je déplore cette espèce de halo de silence qui entoure les homosexuels… de leur propre fait souvent. Ce silence, je l’interprête comme une gêne. Mais pourquoi, bon sang ? Arrêtez de vous taire, dites que vous êtes amoureux d’un garçon et que ça va très bien, merci… Vous aiderez ainsi les jeunes gens qui découvrent leur attirance pour les êtres du même sexe qu’eux à trouver cela normal, puisque cela fera partie, aussi, de leur « paysage ». A ceux qui affirment que « chacun son choix », je rappelle systématiquement que l’homosexualité n’est pas un choix. Vivez, soyez heureux, les mentalités évoluent un peu, quand même… Et en ce qui concerne les bas-de-front, les décérébrés, en un mot les homophobes, eh bien savourez le plaisir de les mettre hors d’eux. Il peut être jubilatoire aussi d’agacer les imbéciles.

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