This place I’ll return to someday

​C’est lorsque j’arrive en haut de la côte que la peur me saisit. Au creux abdominaux, elle se déploie toute en dents aiguës. Ça ne dure qu’un instant, c’est long comme l’enfance. Tu vas arriver et il n’y aura rien, elle me dit, la trouille. Ces retrouvailles que tu attends de tous tes atomes depuis treize ans, elles n’auront pas lieu. Elle n’a jamais été là. Tout ce que tu as vécu, c’est un mensonge, une de ces histoires débiles que les mômes se racontent, parce que, tu sais, les mômes racontent vraiment de la merde des fois.

La voiture donne un tour de roue supplémentaire et elle est là.

Derrière le grand portail vert, toujours immaculé. M., la maison d’été de mon enfance. Je me gare juste devant, c’est sans doute interdit, je m’en cogne gravement, je descends. Et je reçois en pleine gueule la preuve en odeurs de poussière et d’aiguilles de pin, en élytres de cigales et cris du vent que c’est vrai. Que pendant vingt ans, chaque année, j’ai déposé le temps à la porte de cet endroit et que j’ai pu, dans ce coin perdu de Provence, me recoudre. Ne plus penser qu’aux grand murs de pierre, aux chaises longues en toile rêche et aux jeux de sociétésauxquels il ne manquait jamais un pion malgré leur âge vénérable. Débarrassé de toute contrainte par mes grands-parents qui exigeaient que les repas soient pris à telle heure, la vaisselle débarrassée à telle autre. Qui ont crée non pas un règlement mais un système. Dans lequel leurs enfants et petits enfants n’avaient plus à réfléchir qu’à ce qu’ils souhaitaient, dans le plus bel endroit du monde. Un système qu’ils ont conservé jusqu’à ce que le temps, vengeur, les rattrape, les fatigue. Et le grand portail vert s’est refermé pour nous. Vendu. C’est ainsi que vont les choses.

J’ai longé la haie et pris le petit chemin qui contourne la propriété. Là, on peut la voir en entier. La maison a à peine changé. Une piscine en plus – on ne voulait pas de piscine, trop d’entretien et de guêpes – et un petit abri de jardin. C’est tout. Le muret de pierre que j’ai aidé mon grand-père à construire n’a pas bougé. Les bouquets d’iris de ma grand-mère poussent toujours aussi vaillants. Manque juste le fil à sécher le linge où la légende raconte que c’est là que les grands se racontaient à mi-voix des blagues cochonnes. 

Et je pleure. Pour de vrai. Ça fait très longtemps.

Je pleure parce que cet endroit m’est fermé et que j’en n’ai rien à carrer d’être un petit garçon riche qui fait un caprice. Je pleure parce que c’est cette chaleur, cette odeur dont j’ai besoin, pas de celles de l’autre côté de la vallée. Je pleure, surtout, parce que ma mémoire est vide. Cet endroit n’est pas mon passé. Il est là. Je peux l’évoquer infiniment plus aisément que les trente mètres carrés que j’habite avec bonheur à Paris, plus rapidement que le collège Ylisse, le lieu de mes aventures professionnelles et dans lequel je passe trop de temps. Je pleure parce que ce n’est pas normal que ce lieu ne soit plus le mien ; ce n’est pas cohérent, pas logique, il y a en moi trop de cette chaleur, trop de la morsure de l’herbe sèche sous mes pieds, trop de ce calme 

infini. 

Et puis l’espace. Qui se déroule à toute vitesse sous le regard pour nous entraîner à mille lieues dans le bleu du 

ciel. 

Je suis de retour, le sais-tu, pour la première fois, je suis venu comme un grand, en voiture, et c’est moi qui conduisais, pour fêter nos impossibles retrouvailles.

Je suis de retour pour refuser le deuil. Comme il est étrange l’esprit humain, à pouvoir faire face, accepter. Et puis, un jour, sans savoir pourquoi, il refuse. Cette fois-ci je ne renonce pas, cette fois-ci je refuse le manque. Et je continue à faire vivre ce lieu, ces étés, ce moment où le grand balancier se fige. Il y a sous mon crâne et dans ma poitrine un immense sanctuaire perdu dans la garrigue. Je suis un enfant des vagues doucement brisés sur les falaises. Mais, immuable, il y a la maison au portail vert. C’est à cet endroit que je retournerai, toujours.

This place I’ll return to someday

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s