Qui danse

Cette fois-ci, ça se passe derrière un camion dont les enceintes vrillent triomphalement l’air à grands coups de mélodies des années 80. L’autre soir, c’était dans un immense appartement d’où l’on pouvait se jeter sur Paris.
Je ne compte plus les moments, où la réalité se condense. Où les gestes épars de ceux qui m’entourent s’assemblent, forment un temple dédié au cohérent.

Je ne compte plus les moments où j’ai vu C. danser.

Les images, les voix, jusqu’à l’air même, tout s’assemble autour d’un point, toujours le même.

Ce point, c’est C.

Danser, ça peut lui arriver partout, à n’importe quel moment. Faut juste les notes. Tout le reste, il l’invente. Même l’espace. Il n’y a qu’à voir aujourd’hui, où nous marchons épaule contre épaule, cernés par des milliers de corps. Pourtant, C. se déploie, jambes, torse, coudes, sans jamais que ses mouvements ne s’entravent, ne deviennent obstacle à ceux des autres.

Il n’est pas gracieux dans les pas qu’il improvise, pas cette fois. Il peut l’être, il l’est la plupart du temps. Là, ses arabesques ne reflètent que de l’amusement. L’envie de se déhancher parce que les circonstances s’y prêtent. Ça n’a rien de ridicule, parce que c’est à l’unisson. Le miracle se produit très précisément à cet instant.
Si la danse me fait peur, c’est que j’y entends un langage de conquête. Un geste de guerre : je peux, moi, dominer cette terrifiante enveloppe qu’est le corps, je maîtrise les arcanes du mouvement, ce langage que tu parles depuis ta naissance mais que tu ne fais que balbutier. Regarde.

Quand je danse, je tente souvent de croiser les regards. La plupart du temps, ils sont fuyants. Le danseur, tourné vers lui-même, vers les motifs qu’il dessine.

La danse de C. est tout l’inverse. Il traduit la géométrie mouvante de l’espace. Des auteurs se sont brûlés à décrire le chaos de villes cyclopéennes, des peintres à dépeindre des perspectives anarchiques. Et il suffit à C. de quelques gestes pour que tout regagne des proportions harmonieuses. Et quand il esquissera quelques pas de danse avec M. ou J., leurs gestes participeront à ce gigantesque accord, qui résonne jusqu’au bleu du ciel.

Je croise les iris de C. Il n’y a pas dans leur azur la moindre étincelle de sacré. Juste le reflet de son sourire. Et je n’ai pas besoin de bouger à mon tour pour sentir que moi aussi, je danse.

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