Plus de jugement

Toujours j’attends. Je temporise. Quand le bruit du monde se fait trop fort, quand des faits d’actualité nous supplient de l’ouvrir, je me mords la langue, je fige le clavier.

Pas aujourd’hui. Depuis des années je me mure dans le silence. En me disant que ce n’est pas ma place de m’exprimer. Que revendiquer, c’est prêter le flanc aux scissions. Que le consensus nécessite que l’on avale quelques couleuvres. Mais cette fois-ci je n’en peux plus.

Hier, des hommes et des femmes sont tombés sous les balles d’un connard homophobe, qui, pour habiller son crime d’une sorte de grandeur ténébreuse, a inscrit son acte sur ce grand réseau social de la haine qu’est l’EI. Il aurait pu s’en prendre à des personnes âgées, des scouts ou des amateurs de panda, ç’aurait été aussi stupide. Aussi infâme. Comme souvent dans ces moments là, on a prêté le micro a des gens concernés par l’affaire, et entre autres, le papa du tueur, qui s’est dit attristé. Qui a tenté de ramener un peu de raison en expliquant que c’est à dieu seul de juger les homosexuels, et non à ses serviteurs.Qui a tenté de ramener un peu de raison en expliquant que c’est à dieu seul de juger les homosexuels, et non à ses serviteurs.

Non. Non, non et non.

Tant que persistera ce discours quelles que soient les intentions sous-jacentes, il existera toujours des êtres prêts à se croire investis de la volonté de leur divinité. Tant que persistera ce discours, les armes pourront être dégainées prêt d’un club gay au nom d’une croyance.

Et surtout, tant que persistera ce discours, on persistera à penser qu’il y a quelque chose à juger. Chez nous, les homosexuels.

Depuis mon adolescence, je me suis toujours appliqué à vivre comme si mon orientation ne me donnait pas plus de droits, ni de devoirs que n’importe quel citoyen. Les marques de « faveur » que l’on m’octroie (« Roh c’est bien ça, on peut parler des mecs devant toi, ça te gêne pas ») me mettent aussi mal à l’aise que le rejet.
Et de cette décision, j’ai fait une éthique de vie.

Je le répète dès que l’on me pose la question : s’il y a un avantage à mon homosexualité, un seul, c’est qu’elle m’aide à être un tout petit peu plus vigilant. Un tout petit peu plus à l’affût. Non, les choses ne vont pas d’elles-mêmes, que ce soit physiquement, moralement ou mentalement. Il est mille paroles, gestes et préjugés minuscules qui peuvent blesser terriblement. Des paroles, gestes et préjugés qui adviendront, fatalement. Alors quand ils arrivent, toujours comprendre, toujours se faire pardonner, toujours se pencher vers l’autre.

À présent, j’attends rien moins que la réciproque. En mémoire de ceux qui ont disparu, en ce soir de juin 2016, je décrète que j’ai assez attendu que les mentalités évoluent. Que non, je ne ferme plus ma gueule, vaguement gêné, quand l’homosexualité devient le terrain de négociations nauséabondes. « Oui, mais dans cette culture… » « Oui, mais c’est pour rire… » « Oui, mais on a toujours dit ça… »

Ceux qui sont morts hier n’avaient pas plus à craindre pour leur vie que des personnes à la sexualité plus commune. Ceux qui se lèvent le matin à quinze ans ne devraient pas avoir au ventre cette boule quand ils avouent leurs sentiments à quelqu’un du même sexe. Ceux qui craignent pour leur vie parce qu’ils témoignent d’une autre attirance que la majorité sont tout aussi opprimés que n’importe quelle victime d’un dogme aveugle.

Non, nous ne serons pas jugés. Navré monsieur, votre fils ne s’est pas fait l’instrument défectueux d’une vengeance divine. Il ne s’est pas, par arrogance ou folie, substitué à un créateur auquel vous adressez vos prières. Il a pris une arme et tué des gens parce qu’il ne supportait pas ce qu’il voyait. Ce n’est pas un égarement, c’est un crime.

Alors oui, c’est dérisoire. Oui, je reste le citoyen blanc et relativement protégé d’un pays développé.

Mais faire ma part. Avec tous les autres. Jusqu’à ce jour où je n’aurais plus à marquer une respiration quand on me demande avec qui je viens à la soirée, jusqu’à ce jour où le mot de coming-out disparaîtra et surtout, surtout, jusqu’à ce jour où, devant des clubs gay, des ambulances ne hurleront plus avec les victimes.

Plus de jugement.

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Une réflexion sur “Plus de jugement

  1. Merci pour ce beau texte. Il est essentiel de ne pas laisser cette folie meurtrière nous ôter l’usage de la parole. J’en profite pour dire que tous vos articles sont toujours super bien écrits et tellement agréable à lire. Ma petite dose quotidienne de Monsieur Samovar est devenue très addictive!

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