La flamme

Je dors peu.

Ce n’est la faute de personne. Ni des stores qui laissent passer la lumière, ni des conversations tardives sous les fenêtres. Paris m’intoxique, mais sur ce point, elle n’y est pour rien.

Je dors peu. Depuis aussi loin que je m’en souvienne, depuis l’obscurité quasi-totale de mes chambres d’enfants et d’ado. Depuis les grasses matinées possibles, depuis les paupières qui s’ouvrent sur les chiffres chétifs du radio-réveil. Ce n’est la faute de personne.

C’est la flamme.

Émerger du sommeil, du rien, avec toujours en tête un fragment merveilleusement lucide au milieu du brouillard. Une idée. Une urgence. Un visage. Souvent celui qu’on a laissé derrière soi en basculant dans l’inconscience. Une flamme. Qui ne s’éteindra pas, qui a suffisamment brillé en sourdine pendant cette poignée d’heures. Elle exige. Elle exige l’incendie. Quelques braises projetées en l’air se répandent dans les brumes. D’autres mots, d’autres images émergent du splendide oubli.
Et ça suffit.
Le train des pensées n’a pas besoin d’autre signal. Déjà, il dévore l’horizon. Réveille les synapses et les terminaisons nerveuses. Sous les paupières, lourdeur bannie.

Tenter de les refermer. Respiration abdominale, méditation. Je sais faire. Tout cela n’est rien. Tout cela passera. Tout peut rebasculer dans l’obscurité réparatrice.

Mais le souhaites-tu ?

Regarde. Regarde les pics et les abysses du monde de l’éveil. Rappelle-toi. L’odeur des rues à cinq heures et demi du matin, ces lignes que tu as laissées incomplètes. Rappelle-toi la quête de tes compagnons virtuels, stupidement figée. Les armes levées, les bouches ouvertes. Et rien. Souviens-toi de la voix découverte hier, des notes. Tu abandonnerai le tout pour le rien ? Franchement ? Tu as suffisamment oublié. Tu te sentiras à peine un peu plus pataud, un peu plus usé qu’hier. À peine. En échange, je suis la flamme, et je te promets. Je te promets la lumière et la chaleur, je te promets d’embraser. Je te jure les couleurs, les secrets du petit matin. La merveilleuse acuité de l’esprit que les contingences du grand jour n’ont pas encore alourdi. Je te promets que cette journée sera un monde, mais pour s’étendre, elle a besoin de place. C’est tout ce que je te demande. Un peu de place. Prise à ta fatigue.

Elle a déjà gagné. Je le sais dans mon souffle qui accélère, dans mon pouls qui refuse de mentir.

Et je me lève. J’ai lutté une éternité. Entre quatre et sept minutes. Systématiquement.

Je suis debout. Les yeux brillants, les idées claires. Et un minuscule fragment en moins.

Il m’a fallu du temps pour nommer la flamme. C’est un Vrai Nom compliqué. Lyrique. La flamme s’appelle Mor-ta-li-té. Chaque matin, je sais qu’une infime part de ce qu’on nomme existence m’est retirée. Je paye chaque longue journée. Parce que c’est dans l’ordre des choses.

Et finalement, je n’ai pas si peur.

Finalement, peut-être est-ce un privilège. De savoir où se tient sa mortalité. Et de la sentir, chaque matin, embraser son ciel intérieur de couleurs réinventées.

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