Honte à vous

Je pense que la décennie actuelle nous met face à un défi énorme : celui de réussir à fermer sa gueule. Il n’a jamais été aussi facile de l’ouvrir. De balancer ses opinions, 140 caractères et puis s’en vont. De devenir analyste, journaliste, blogueur même (de toutes les horreurs !)

Mon narcissisme me rend totalement nul sur ce point. Je me sens autorisé à l’ouvrir pour un oui ou pour un non.

Cependant, je croyais que je parviendrai à garder les lèvres serrées sur la façon dont les femmes et les hommes qui ont fait de la politique leur métier se comportait face aux attentats dont la France est victime depuis vendredi 13 novembre 2015. Parce que ce n’est pas ma place de commenter, parce que j’ai zéro légitimité sur le sujet, parce que, de tous les moments, celui-ci est le pire pour exprimer une opinion qui ne soit mûrement réfléchie.

Raté.

J’ai de l’indignation plein la gorge, j’ai la cervelle en fusion. Ma colère tient en trois mots.

 

Honte à vous.

 

À ceux qui voient dans ce moment l’opportunité d’avancer leurs idéologies haineuses et mortifères : honte à vous.

 

À ceux qui analysent, seconde après seconde, les moindres gestes mis en oeuvre pour gérer cette situation sans laisser de place à l’erreur, sans la moindre bienveillance en ces instants où faire le bon choix n’est pas aisé : honte à vous.

 

À ceux qui dirigent, mais qui dirigent en se drapant dans la toute-puissance que le moment vous confère, et non dans l’habit du représentant de tous : honte à vous.

 

À ceux qui, dans les visages hagards, dans les mots qui tremblent, dans les rescapés, à ceux qui, dans les humains tous touchés de près ou de loin ne voient qu’une poignée de bulletins de vote : honte à vous.

 

À ceux qui ne peuvent en ce moment faire taire leur dévorante faim du Pouvoir  : honte à vous.

 

À ceux qui affutent leurs slogans pendant que nous pleurons les victimes : honte à vous.

 

À ceux qui pensent que, dans ces moments-là, on peut se torcher avec les Droits de l’Homme : honte à vous.

 

À ceux qui pensent leur compassion peut exclure quelques personnes tout de même : honte à vous.

 

À ceux qui recueillent les propos forcément décousus de témoins, et les dépiautent, les dépècent encore tout vivants pour fabriquer leur discours : honte à vous.

 

À ceux qui tournent l’idée d’une unité, ne serait-ce que temporaire en ridicule, à ceux qui en font, tel Gorgias, l’arme des faibles et des mesquins : honte à vous.

 

« Je ne méprise pas les hommes. Si je le faisais, je n’aurais aucun droit, ni aucune raison, d’essayer de les gouverner. »

À ceux que ces quelques mots des Mémoires d’Hadrien feront sourire du sourire crétin de la condescendance. Honte. À. Vous.

 

Nous vous demandons de l’action et du réconfort. Nous vous demandons, l’espace d’un instant, de la cohérence. Que chacun tende ses lumières dans la même direction. C’est ce qu’ont été capable de faire les Ténèbres du 13 novembre : marcher d’un même mouvement, pour étendre leurs griffes dans une direction commune. « Le seul motif qui unit ces attentats, c’est la volonté de nuire » a murmuré l’un d’entre nous ce soir-là.

Ce soir-là, le Mal a parlé d’une seule voix et s’est montré plus fort. L’unique raison pour laquelle il gagne si peu, si médiocrement, en temps normal, est que le camp qui s’oppose à lui est toujours capable de s’unir, et de s’unir tellement mieux  ! Le monstrueux enraciné dans l’esprit d’hommes et de femmes ne peut pas grand-chose lorsque la lumière s’éveille.

Sauf en ce moment.

Alors que, de tous côtés, des voix s’élèvent, nous portent, nous soutiennent et nous bercent, vous refusez l’harmonie. Parce qu’elle est suspecte, dangereuse, même. Parce que, même pour un instant, vous la dites facteur de soumission.
Alors, en agitant un épouvantail mal maquillé en libre-arbitre, en coloriant grossièrement le drapeau de la liberté, vous montez sur une scène composée de cadavres, des larmes et de gens éperdus. Qu’elle est haute, hein, cette estrade ? Comme on se sent puissant à son sommet ! En croyant capter les clameurs de l’approbation des foules dont on est loin, si loin !

Honte à vous.

Demain j’aurai craché tout mon fiel. Demain, je reprendrai ma place d’enseignant, de citoyen, d’humain. Demain, il n’y aura toujours que de l’admiration pour P. qui a été le premier à mettre en place des documents expliquant les attentats à nos collégiens. Parce qu’éprouver de la jalousie de ne pas avoir été le premier à y penser serait obscène.
Demain, je ferai preuve de la classe la plus élémentaire, celle dont, naïvement, je pensais tout un chacun possible, quelle que soit sa position dans la société.

Mais aujourd’hui, à ma grande consternation, aujourd’hui l’estomac tordu, l’oeil rivé sur vos déclarations et vos mimiques, il n’y a de place que pour la colère.

Et pour la honte.

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Une réflexion sur “Honte à vous

  1. Il me semble que j’erre sur un terrain que vous avez également foulé en écrivant ces lignes. Je ne peux redire, ou alors plus maladroitement que vous le bouillonnement (plus exactement la bouillie) intellectuel dans lequel je patauge depuis vendredi, LE vendredi 13 novembre 2015. Avec vos mots je renvoie la honte à ceux et celles qui la méritent.
    Mais je ne peux m’en satisfaire, m’en contenter.

    Je ne suis pas enseignant.
    Je perçois l’immense difficulté qui a du être la vôtre en revenant auprès de vos élèves lundi dernier. Comment aborder ça, comment l’éviter peut-être même, pour certains ?
    Comment faire cheminer un fil de réflexion à partir de l’analyse ?
    Comment analyser et garder la tête froide, comment redonner les éléments d’analyse à de jeunes têtes afin qu’elles cheminent également entre avis personnel argumenté et bienveillance obligatoire pour continuer à vivre ensemble ?
    Comment éviter les raccourcis, les résurgence haineuses, les réflexions bâties sur le « vu à la télé », comment ne pas sombrer dans la haine par refus de savoir, refus des savoirs ??

    Je ne suis pas enseignant
    et je vous envie
    Où est-elle ma classe à moi, mon école, cet espace pour une réflexion partagée, ce lieu de toutes les erreurs acceptées ?
    Où puis-je exprimer devant d’autres, mes pairs dans l’ignorance et le désarroi, mes émotions, mes maladroites considérations sur ce que nous venons de vivre ? Où déposer mes larmes devenues inutiles si personnes ne les accueille ?
    Où construire du sens collectif à partir de ce qui vient brutalement d’entrer dans notre Histoire/Géo ?

    Si je « post » et écrit sur Facebook, c’est pour écouter l’écho. Ces bouteilles à la mer, j’espère qu’elles me reviendront, « corrigées en rouge » pour me dire vos désaccords ou vos sentiments contigus, j’espère qu’elles seront plus lourdes de vos avis ou encouragements, j’espère aussi qu’il y aura des embrassades (au sens de mettre ses bras autour …) et des baisers …

    Je cherche la classe, je cherche mon école pour reconstruire mon humanité.
    Je pense désormais à tous ceux qui l’ont fait avant moi, avant nous, toutes les victimes innocentes ballotées au gré des cataclysmes nées des folies humaines.
    Il y a toutes les folies que mon âge avancé m’ont fait connaître directement et puis toutes celles qui ont rempli les manuels scolaires. Alors je rassemble mes souvenirs de cette période bénie où mes erreurs d’appréciation ne perturbaient pas la marche du monde et je complète avec les moyens modernes d’information (non, pas la télé !) en tentant de toujours ajuster la focale de mon microscope.
    Mais la chaleur de la classe me manque, non pas pour son mode de chauffage – en ce domaine, les choses ont du beaucoup changer depuis mon passage – mais la chaleur du partage, l’intelligence en mouvement même désordonné, la lueur du savoir (à ne pas confondre avec la lumière factice de la vérité), les coudes serrés et la sueur de la réflexion.
    L’école me manque parce qu’à mon âge on essaye de faire croire qu’on n’a plus que des certitudes. De l’école, c’est le sport qui me manque le plus, l’épreuve de la mise à l’épreuve de mes savoirs. Dans les petites classes, j’étais champion à ce jeu et avec le temps j’ai rouillé, je me suis concentré sur ce que je savais. Sous prétexte de ne pas m’éparpiller, je me suis spécialisé, en fait je me suis concentré sur ce que je savais déjà ou du moins ce que je croyais savoir …
    Dans ma trousse il n’y avait rien sur les attentats terroristes barbares … à ma porte !
    Génocide au Rwanda, j’avais une certitude,
    deux tours jumelles, je savais
    même un train en Espagne, j’ai eu un grand-père cheminot,

    mais les ceintures d’explosif que l’on (se) fait exploser dans mon bistrot préféré,
    je ne savais rien,
    je suis nu,

    Mon école me manque,
    j’espère que vous faites toujours des exercices d’assouplissement …

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