Cher Matt – 33

Cher Matt,

Nous y sommes. Enfin à quelques heures de différence, j’ignore sur quel fuseau horaire tu traînes ton improbable sourire, ces derniers temps.

Trente-trois ans. Ça y est.

Les adjectifs tombent, les modalisateurs s’effacent. Nous ne sommes plus jeunes, pas encore vieux. Plus d’adulescent où je ne sais quoi qui tienne. Des hommes. Avec tout ce que ce mot renferme d’immense et de dérisoire.

Matt, c’est quoi être un homme ?

Peut-être que c’est ne plus avoir un seul âge. C’est les avoir tous. En même temps.

C’est avoir 19 ans. Le lycée K. S. et moi, assis sur le muret de pierre, comme tous les soirs. S. qui parle de Kyo, de « Dernière danse ». J’ai dix-neuf ans, je viens d’un milieu de mélomanes, on ne peut pas aimer Kyo et son glucose. Je sors une petite vanne péteuse d’élève de prépa. S. me regarde très sérieusement, comme elle le fait toujours. « Je ne la trouve pas nulle cette chanson. C’est un garçon qui remercie une fille pour leur relation. Juste ça. »

J’ai dix-neuf ans et S. m’apprend à me construire tout seul. À ne pas avoir peur. S. vient de me sauver et ne le saura jamais. S. ne saura pas que grâce à elle, j’aimerai Bach et NIghtwish, Amélie Nothomb et Chloé Delaume, Final Fantasy et le Réalisme. Je pourrai à chaque pas, à chaque choix, me dire que oui, je suis capable de vivre avec chacun de mes décisions. Je peux grandir. Je peux vieillir.

J’ai 30 ans. M. M. à peine en prépa, M. que je rencontre par hasard, M. à qui je suis censé « tenir compagnie », l’espace de quelques heures. M. avec qui j’entame une conversation qui, je l’espère, ne se terminera jamais. M. avec qui, un soir de spectacle, je chante de toutes mes forces parce que, s’il n’a pas honte, je ne vois pas pourquoi j’en éprouverais.

M. qui me présente à son groupe d’amis. Je n’ai rien à voir avec eux. Ils m’accueillent. Me montrent leur monde, je leur fais découvrir le mien. J’ai trente ans et M. me rappelle de ne pas m’endormir. De tout essayer. Jouer, chanter, danser. Faire du sport. Et écrire, bien sûr, toujours écrire. M. m’arrache à l’immobile. Désormais je ne m’arrêterai plus. Je peux grandir. Je peux vieillir.

J’ai 33 ans. Il y a quelques semaines, à une terrasse avec T. « Peut-être qu’à notre âge, le défi c’est de s’accepter. » S’accepter. Plonger en soi-même et regarder. Voilà mon esprit, voilà mon corps. Ce qui pousse de traviole, ce qui tient à peu près droit. Qu’est-ce que je peux en faire, de cette machine que j’ai construite ? Que d’autres m’ont aidé à mettre en place ? Ils sont tellement à avoir, conscients ou pas, déposé une petite étincelle. Qu’est-ce que je peux bien allumer avec ça ?

Être un homme. Parcourir le temps qui nous a été donné, les regards qui se sont posés sur nous, les voix qui ont résonné. Et en faire quelque chose. Que ce soit partir à l’autre bout du globe, écrire l’épopée littéraire du siècle, battre le record du monde de saut à la perche. Parce que nous en avons la force et la liberté. Agir. Avec la tranquille certitude que pour toutes les années à venir, d’autres mains se tendront. Qu’on se cassera la gueule, qu’on se plantera et que quelqu’un nous relèvera. Pour qu’on puisse continuer à grandir. À vieillir.

Joyeux anniversaire Matt.

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