Comédies musicales

Je sais d’où elles me viennent.

J’ai une dizaine d’années. Les Demoiselles de Rochefort en vidéo. C’est la première fois. Je viens de voir cette séquence.

Et mon père me dit à l’oreille, de sa voix de quand c’est important « …et ça ne s’arrête pas. Le plan continue… et la caméra arrive… Jusque dans l’appartement des Demoiselles. » La phrase résonne jusqu’à la fin. Je comprends le lien. Le lien entre les forains, Delphine et Solange. Le lien entre les deux couples – les trois en fait – d’amoureux. C’est la caméra qui trace le trait. La musique, les mouvements qui l’encre, lui confère une substance.

J’ai une dizaine d’années. Le cinéma me parle enfin, comme les livres m’ont parlés lorsque, dans Fantômette et la maison hantée, le fantôme réveille les deux vieilles dames. Ce matin-là, les coudes dans le matelas, le bouquin sur l’oreiller, j’avais compris que je pourrais rire et trembler quand je le souhaiterais et que ça serait vrai. Cet après-midi, devant Jacques Demy, je comprends que ces histoires à l’écran peuvent m’apporter quelque chose de plus. Les gestes ont un sens, le regard aussi. Les personnages ne se contentent pas de s’agiter en tout sens, il y a une cohérence dans tout ça. Même si on ne s’arrêtera jamais en pleine rue pour chanter, même si Rochefort est trop vivement colorée pour être vraie – paradoxe délicieux : elle l’est en fait – tout cela est plus digne de réalité que tout le reste. Un type avec une caméra est allé fouiller dans ce chaos qu’on appelle la vie et l’a regardé de façon à en tirer quelque chose de beau, de sensé, de rassurant. Je regarde Les Demoiselles de Rochefort et je n’ai plus peur.

Je forge mon armure, je cultive mon bouclier. Avec Chantons sous la pluie par exemple. Où je me rends compte qu’il existe de bons génies qui nous font croire que l’on peut défier la gravité.

J’ai 12 ans et j’ai un peu peur quand même, devant ce film. Quand la méchante Lina Lamont bascule en arrière parce qu’on a tiré sur le fil qui passait sous ses jupes, je suis rappelé au fait que tout ça est grotesque. Que je devrais me méfier, à force je vais me perdre, et oublier qu’en fait, la vie c’est pas ça du tout. Que j’existe dans un univers de pri-vi-lé-giés – on me répète sans arrêt que je ne dois pas l’oublier, que je suis pri-vi-lé-gié – et qu’il ne faut pas prendre trop de plaisir à ça. Mais je n’y arrive pas. Les comédies musicales deviendront mon réconfort, l’un de mes greniers cachés. J’essaye d’étouffer les sifflements qui s’échappent de ma boîte crânienne quand j’en regarde. Et petit à petit, la pression diminue. Comme beaucoup de choses, je cadenasse ce monde-là en entrant dans l’adolescence. Peur et lâcheté. Il y a un désir au fond de moi qui ne sera pas facile à vivre. Et les comédies musicales en rajouteraient.

À peine oserais-je rouvrir la porte quand j’irai voir Dancer in the Dark en prépaC’est bon, je peux pleurer en sortant. Celles qui m’accompagnent n’ont pas besoin de savoir que ce n’est pas la mort de Björk qui me bouleverse. C’est la chanson du train. J’ai mis plein de trucs sous clés moi aussi. Et comme Selma, je regrette cette merveilleuse cohérence, cette fluidité des moments où tout le monde se met à chanter, où les couleurs se font plus vives.

C’est une vie plus tard. J’ai grandi, je n’ai plus peur, je regarde Les chansons d’amour. Je suis furieux à la fin du film. Et ce n’est pas la faute de Christophe Honoré. C’est juste que j’avais oublié. Oublié la fluidité de la caméra, les couleurs de la musique, la merveilleuse partition des corps, même quand ils ont des affectations parisiennes. Je suis furieux mais je me souviens.

Et il y a 15 jours, dans Glee, Rachel retombe amoureuse. C’est totalement imprévisible et plié en deux minutes. Pourtant j’y crois. Parce que, dans cette séquence, la grammaire de la caméra est parfaite. Elle annule le besoin du temps et du discours. Elle résume parfaitement pourquoi les comédies musicales occupent désormais leur terrain bien à elle dans mon univers mental, boucle la boucle entamée il y a plus de vingt ans à Rochefort. Ce qui compte n’est pas ce qui se passe : c’est le regard porté sur la réalité. « … et ça ne s’arrête pas… Le plan continue. »

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