Cette chose étrange de voir des corps

(Si le pitoyable jeu de mots ne vous a pas mis sur la voie, ce billet est la suite de celui-ci)

J’ignore si j’entrerai un jour dans cette étrange confrérie des dépendants au sport, et très franchement j’en doute. Mais en quinze jours, j’ai compris que j’avais plongé dans un danger autrement plus grave. Mon entrée dans le petit monde des flexions, des pompes et autres abdos m’a précipité dans les bras de mon addiction la plus brûlante. Celle que j’éprouve pour les autres.

Je pousse les lourdes portes et déjà j’exulte : il y a des corps, des voix, des préoccupations, tous différents, certains que je n’aurais jamais imaginé rencontrer jusqu’alors. Mes jambes avalent des kilomètres de tapis roulant tandis que j’observe les allers et venues des usagers, des entraîneurs, du personnel d’entretien. Je dois avoir les yeux d’un accroc en train de recevoir sa dose, j’espère très fort que personne ne me regarde à mon tour. Réchauffées aux endorphines, les rencontres prennent un autre goût. Brèves, faciles, simples. Elles perdront toute consistance quand j’aurais franchi le seuil dans l’autre sens, et c’est parfait comme ça. Une succession de visages, de silhouettes, muscles tordues, paupières hébétées par l’efforts. Tous différents.

***

Il a 16 ans, et devrait commencer à se raser, je le croise tous les mercredis matins. Je suis un mauvais prof, je n’ai pas tout de suite saisi le signal d’alarme qui me résonnait à l’arrière de crâne. Je suis un mauvais être humain, je lui ai demandé si le lycée le libérait tous les mercredis matins pour qu’il vienne s’entraîner avec nous.
Il sourit d’un air entendu, de celui qui a l’habitude, mais n’est pas encore fatigué de la question. Il est atteint de troubles dont il ne connaît pas le nom, dans sa tête « ça se mélange », me dit-il en se touchant vaguement la tempe. Alors on l’a scolarisé à domicile. Le reste du temps, il fait du sport, beaucoup de sport. Trop, me souffle la responsabilité, pour un corps dont les muscles ne sont pas encore verrouillés, dont les tendons ne se sont pas cadenassés.

Il parle beaucoup, a l’habitude qu’on l’écoute. De son rythme de vie, de sa scoliose, des échecs. Il joue. Beaucoup. Affronte des américains et des russes. Beaucoup de russe. Je l’imagine, avec son jogging, ses mitaines et sa coupe de 1D face à un méchant de James Bond des années 70 qui serait également grand-maître des échecs. Il parle de ses matchs et revient en refrain toujours la même phrase « Aux échecs, il faut défendre son château. »

Toute la salle de sport l’y aide. Tout le monde connaît son nom, ses horaires, ses habitudes. Et même si c’est absurde, je suis bizarrement heureux que dans notre monde, un petit groupe aide quelqu’un d’un peu en dehors à défendre son château.

***

« Je parle beaucoup.
– J’ai remarqué.
– Pardon. Ça te gêne. »

Je me tourne vers elle. Je dois avoir l’air de quelqu’un qui vient de perdre aux dames contre un okapi.

« Ah non. Pas du tout. »

Elle soupire. Soulagement. Elle attend quelques minutes, histoire de voir si je me rétracte. Puis les mots sortent. D’abord en saccade. Puis de plus en plus régulièrement, au fur et à mesure que notre pouls s’adapte à la pente infinie que nous grimpons. Elle a vécu à Ylisse quatre ans. A une môme. A bossé dans le prêt-à-porter. A arrêté. S’est mise au sport. Ses mots tapissent peu à peu toute la salle, j’ai rarement senti face à moi un tel besoin de parler. Elle évoque les moments de sa vie avec une drôle de fierté gênée.

Et puis d’un coup s’arrête. Concentre toute l’énergie de sa parole dans ses mouvements. Son langage devient mouvements, et elle me dépasse de six-cents mètres, dit le simulateur. Pendant que m’acharne à la rattraper, elle reprend son histoire. Puis repart. Elle a besoin de parler. Mais toujours en étant la première.

***

« On peut savoir pourquoi tu ne cours pas ? »

Le mâle alpha des coachs qui vient m’adresser la parole. Je m’arrache à la contemplation d’une vieille dame qui fait de la magie avec une barre de tractions et bredouille un truc. Je m’applique très fort à ne pas rougir. En général, c’est la meilleur façon pour virer écarlate instantanément. Cette fois-ci, ça passe, je reste plus ou moins impassible.

Il me pose tout un tas de questions chiffrées sur mon temps sur dix kilomètres, mon rythme cardiaque, ma fréquence d’entraînement. Je réponds automatiquement. Je suis totalement absorbé par ma découverte : ce type est le vivant portrait de mon idéal de dix ans plus tôt. Le tableau est tellement parfait que c’en est comique : les yeux bleu acier, les cheveux bruns, la barbe trois jours, la voix douce et la silhouette harmonieuse sans être intimidante.

Qu’est-ce qui use nos fantasmes ? Je me contente aujourd’hui d’observer le type avec un intérêt poli. J’augmente la vitesse de la machine afin qu’il cesse de me tarabuster. Et m’éloigne un peu plus à chaque pas de l’idéal de mes vingt ans.

***

On a décidé de faire deux minutes de pompes. Il chronomètre sur son Iphone dernier modèle. Histoire de lancer la conversation, pendant que nous reprenons notre souffle, je lui demande s’il est satisfait de son achat.

« Si tu as une maîtresse, je te le déconseille. »

Il a sorti ça spontanément. Je cligne des yeux, en me demandant si j’ai manqué la dernière campagne de pub d’Apple. Il m’explique avec un sourire de vieux loup comment les textos s’effacent sans vraiment s’effacer ou que le journal d’appels est un peu trop éloquent. J’éclate de rire.

Il s’appelle Louis, on a porté exactement les mêmes charges pendant la séance précédentes. Forcément ça crée une rivalité marrante. On s’est poussé à courir un peu plus loin, se relever une fois de plus, soulever encore un coup le poids orange fluo. Et durant le dernier exercice, où l’on rebondissait, attaché à des élastiques, on a eu le même rire de gamins.

À la sortie du vestiaire, je lui dis à la semaine prochaine. Il ne m’écoute pas, il joue avec son portable. Le caresse en fait. Je répète, un peu plus fort. Nouveau sourire carnivore. Non. Non il ne reviendra plus ici c’était la dernière fois. Il déménage. Pour s’installer tout seul. « À cause de cette histoire de téléphone dont je viens de te parler. »

Je le regarde, je dois avoir un tout petit peu de peine dans les yeux. Juste un zeste hein. Il aurait eu du mal à le discerner, même s’il m’avait regardé. Mais il tourne les talons. Son Iphone toujours, toujours, toujours collé au creux de la paume.

***

Je sors. Dehors le vent. Qui repousse en un souffle la tapisserie que je viens de tisser. Pas grave. Elle sera encore là quand je reviendrai, mon sac de sport sur les épaules.

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2 réflexions sur “Cette chose étrange de voir des corps

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