Cette chose étrange d’avoir un corps

Depuis un moment, je cours.

Ça m’a vite causé pas mal de problèmes. Apparemment il y a eu un souci au montage. Jambes torses, qui se barrent dans tous les sens. J’ai eu mal. Alors on m’a mit des bouts de carton dans les chaussures pour combler les trous, mais faudra être prudent. Y aller doucement. Ne pas courir à perdre haleine. Connaître ses limites, limiter ce qu’on connaît.

Et puis quelque chose en moi s’est révolté.

J’en suis resté con. Une partie absolument inconnue de ce que j’appelle moi, une partie que je ne parvenais pas à situer a crié que non, non, c’était pas juste d’abord. À un volume qui m’a tellement abasourdi que je l’ai laissée faire. Je me suis vu traverser la rue, prendre la petite allée sombre où il faut slalomer entre les crottes de chien, tourner à droite, me tromper, tourner à gauche et entrer dans une salle de sport. Ressortir avec une carte d’abonnement. J’ai laissé faire. En me disant que c’était une lubie, et que, comme dans Friendsj’aurais toute les peines du monde à m’en désinscrire parce qu’on m’enverrait le coach sexy à chaque tentative.

Le lendemain, j’y suis allé. Puis trois jours plus tard. Puis une semaine. Encore. Et encore. Petit à petit, j’ai compris ce que je fabriquais à sautiller sur place, manipuler des machines bizarres, soulever des objets de torture pendant 45 secondes et les reposer.

J’explore.

J’explore cette chose qui s’appelle mon corps. Dont j’ai entamé la cartographie le samedi 26 octobre 2013. Alors même que certains muscles se raidissent, que les liens se font moins souples, que ça craque, que ça souffle et que ça se dégrade, je commence à faire connaissance avec moi-même. J’ai assez souvent pesté contre ces foutus doigts qui envoient valdinguer ce qu’ils cherchent à atteindre, contre cette carcasse qui se cogne invariablement contre les coins de table, contre ces bras qui brinquebalent. J’ai toujours attendu de mon corps qu’il suive. Sans jeter un coup d’oeil dans l’habitacle. Et puis les mots sont revenus, plusieurs fois, en de multiples occasions : « avoir conscience de son corps ».

J’ai trois mois à nouveau, je joue avec mes doigts et mes pieds. Quelle que soit la façon dont je tourne ça, il n’y a rien à faire, je me suis rendu coupable de mépris. Mépris envers ce tas de chair, d’os et de sang. Et s’il ne m’a rien reproché, j’ai perdu quelque chose au passage. Mes contours. Du coup je redessine. Avec la poitrine en feu, et les genoux pas bien symétriques. Avec la fierté débile d’atterrir sur le praticable en silence, avec cette jambe lancée pointe en avant. Le soleil filtre à travers les fenêtres empoussiérées, j’explore les pièces avec un rire incrédule. Je pousse les portes, je découvre des recoins inconnus. J’ignore combien de temps durera l’euphorie, quand est-ce que je me cognerai aux murs. Mais pour le moment j’exulte. Pas de « pousser mes limites », de m’endurcir ou de faire preuve de volonté. Juste de me rendre compte de mes contours. Une silhouette apparaît et je pense que c’est la mienne.

Avec 32 ans de retard, je découvre cette chose étrange d’avoir un corps.

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Une réflexion sur “Cette chose étrange d’avoir un corps

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