Un homme en colère

Je suis mécontent.

Il est pas loin de deux heures de l’après-midi, j’ai voulu faire le kéké dans une salle de sport et j’en ressors avec une lourde fatigue, une allergie m’enflamme le cou et je n’ai toujours pas mangé. En plus je dois rentrer à la maison pour étendre le linge. Et j’ai deux paquets de copies en retard. La vie c’est nul d’abord. En plus ce wagon de métro pue.

Au coin de l’oeil un geste vif. Puis un cri. Je sors de mes ruminations adolescentes.

« Casse-toi ! Casse-toi ! »

À quelques pas, une passagère recule. Elle a voulu s’asseoir sur un siège vide, son voisin d’en face a visiblement mal pris la chose. Il s’est redressé et hurle. Qu’elle se barre, la connasse, la pute, qu’il veut pas d’elle, qu’il la baise. Elle bat en retraite, un sourire tremblant aux lèvres. Ça ne le calme pas. Il continue. Il s’en prend désormais à l’homme qui lui demande de baisser d’un ton. Puis à tout le wagon.

« Je vous baise tous ! »

C’est pas la première fois que quelqu’un pète les plombs dans le métro. On a tous adopté le réflexe habituel. Yeux perdus dans le vague ou sur des pages ou sur des écrans. Fermeture des portières de notre monde intérieur. Refus d’être concerné par cette violence. En général, les insultes rebondissent sur le rideau de fer de nos indifférences conjuguées. Et meurent comme des poissons hors de l’eau.

Cette fois ça ne marche pas.

Au contraire, sa haine semble monter en puissance. Il hurle qu’il nous emmerde, nous et la France. Qu’on a bousillé sa Côte d’Ivoire et que oui, il vient pour les allocs, il vient pour récupérer ce que les chiens de français lui ont volés. Qu’il va nous danser dessus, qu’il nous baise, qu’il nous baise, qu’il nous baise.

J’espère très fort qu’aucun des chantres de l’intégration ratée en France ou responsable de l’extrême-droite ne fréquente ce wagon. Parce que putain, ce mec est une vitrine pour les idéologies qu’ils véhiculent. Il pourrait se la fermer aussi, merde. Pas étonnant qu’après on brame sur les primo-arrivants, forcément, s’ils se comportent comme ça…

Pardon ? Pardon ? Je viens de penser ça ?

J’écarquille les yeux. J’ai un goût dégueu dans la gorge, et ce n’est pas la déshydratation. En face de moi, il y a mon reflet. J’aime bien les reflet dans les vitres de métro. Ils me montrent un peu, juste ce qu’il faut, juste ce que j’aime bien chez moi. Un type vaguement élancé avec des traits pas trop lourds. C’est tout.

Mais aujourd’hui, je vois juste un petit homme dégueulasse avec des lunettes moches. Et autour de lui des gens tristes. Si tristes. Je m’en veux, je m’en veux et je me dis qu’il faut faire quelque chose. Parce que ce soir, je me regarderai dans le miroir, le vrai, celui qui montre tout.

Je me dirige vers le mec qui continue à dégueuler sa haine et je m’assois. Vite, très vite, j’ouvre la bouche et je me mets à parler.

« Bonjour. Je m’appelle H. Pourquoi êtes-vous aussi en colère ? »

Le type baisse les yeux. Il redescend un tout petit peu, juste assez pour me voir. Ce doit être l’inversion sujet-verbe.

« D’où tu me parles toi ? Avec ton manteau et ton téléphone là !
– Je veux juste savoir pourquoi vous êtes aussi en colère. »

J’essaye de ne pas trembler. Et de réfléchir à ce que je vais dire ensuite. Parce que je n’ai jamais eu aucune répartie. Oh putain pourquoi j’ai voulu jouer au héros ? C’est quoi ton souci, hein, tu joues à quoi ? Tu te crois mieux que tout le monde, tu penses que tu vas sauver la ligne 6 en discutant avec un mec qui pique sa crise ?
Et alors le mec qui pique sa crise me sauve :

« Qui  t’es toi, sale parisien ?
– Alors là je vous arrête, je ne suis pas parisien. Je viens de Bretagne et j’enseigne à Ylisse. Vous connaissez Ylisse ?
– Azy que je connais Ylisse ! Ma mère elle habite à Ylisse !
– Justement. J’enseigne, là-bas. Et il y a plein de gens qui ne sont pas originaires de France. Pourtant ça se passe bien.
– Tu m’énerves. Les sales français qui nous ont piqué la Côté d’Ivoire.
– Je ne sais pas trop ce qui s’est passé là-bas. Dites-moi.
– Azy. Où tu travailles ? »

Je lui raconte. Le collège. Je choisis un épisode ou deux. Mon arrivée, mes premiers jours. La cantine. Comment l’autre jour, je me suis fait agresser, et que je me suis mis à parler comme mes élèves, et que ça a fait fuir le type. Il ne rigole pas mais commence à m’écouter. A vraiment m’écouter. Encore une fois, j’aligne les mots. Les noms. J’économise les décibels Et les stations défilent. Jusqu’à son arrêt. Il quitte le wagon en silence. Je le suis des yeux, tandis qu’il se perd dans la foule. Et quand il disparaît, mes pupilles se focalisent autrement. Sur le reflet dans la vitre. Je suis trop près. Je vois les cernes, les marques au coin des lèvres, les oreilles, trop grandes. Je frissonne.

Mais je soutiens le regard.

Publicités

Une réflexion sur “Un homme en colère

  1. Tu es un héro tu quotidien H. ! Il en faut plus des gens comme toi et un jour, peut-être, que j’arriverai à prendre mes ovaires par la main et lancer une discussion calme et « apaisante » pour quelqu’un.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s