Dilettante : Björk

C’est l’année 1998. J’ai 16 ans et des amis que je voie tous les étés. Sous les poutres apparentes de leur chambre, on écoute des cassettes audio qu’on a repiqué sur des CD. Ce soir, on jouera au jeu de rôle L’Appel de Cthulhu et on se fera peur.

Parmi les bandes magnétiques qui tournent dans le magnétophone, il y en a une qui me fait dresser l’oreille. C’est The X-Files : l’albumUn mix chelou de chansons censées illustrer l’ambiance du long-métrage sorti il n’y a pas longtemps au cinéma.

Je dresse l’oreille à une chanson, c’est un événement historique. Ça ne m’est jamais arrivé.

La musique, pourtant, j’y baigne depuis ma naissance. Mes parents m’ont ouverts les oreilles. Anne Sylvestre, Piccolo et Saxo, La flûte enchantée, Alain Souchon, les ZZ Top, Starmania. Et tant d’autres. Ils me disent ce qu’ils aiment, ce qu’il n’aime pas. Je hoche à chaque fois la tête, je n’ai pas tellement d’avis sur la question. La musique, presque toujours, c’est agréable. Ça évoque des histoires, des univers. C’est en arrière-plan de mon univers mental. Je ne me pose jamais de question à son sujet. À tel point que, lorsque ma grand-mère me propose gentiment de m’offrir une cassette un jour, j’éprouve toutes les peines du monde à choisir. Je finis par me rabattre sur MC Solaar parce que ça rassurera ma grand-mère que son petit fils écoute du rap de garçon, tandis que ma cousine a choisi une chanteuse pop dont j’ai oublié le nom.

Je dresse l’oreille.

Et déjà, la voix a percé le mur d’indifférence bienveillante. Je l’attendais, je n’attendais qu’elle. 

Jusqu’alors, la musique était trop lisse. Elle était un monde abstrait que je regardais avec intérêt mais qui n’avait rien avoir avec moi.

Björk change tout ça.

Björk change tout ça parce que sa voix n’est pas abstraite. Même si aucun apprenti orthophoniste ne m’a encore expliqué l’anatomie du larynx, j’entends enfin des sons humains. L’air qui passe à travers les cordes vocales, le son qui fluctue un peu, les inspirations laborieuses. Chaque syllabes, chaque note actionne des soufflets, des pistons, une machinerie foutraque. Et les instruments, lisses, eux, pour le coup, glacés, électroniques ne sont d’aucun secours à la chanteuse à voix nue. Je serre les dents, ce n’est pas possible, elle va s’effondrer avant la fin. Pourquoi je ne m’en suis pas rendu compte avant ? Qu’occuper ces entre trois et huit minutes de musique, c’est un miracle en soi ?

« Hunter » s’achève, Björk a tenu jusqu’au bout. Et moi j’ai pour toujours changé.

Ce soir-là, je réécoute consciencieusement tout l’album de Starmania et le SOS d’un terrien en détresse m’apparaît dans tout son délire. Depuis six ans que je l’écoute toutes les semaines. L’air de la Reine de la Nuit n’est plus une simple idée de Mozart qu’une exécutante quelconque met en place parce que c’est son boulot, la feignasse. Björk me présente à la musique.

Et à présent m’accompagne.

J’achète son album Homogenic. Pour la première fois, un CD rejoint la petite étagère de bois blanc que j’ai payé avec mes économies. Pour la première fois, mes parents se plaignent de la musique, que j’écoute trop fort en plus. Je jubile.

Je connais mon premier chagrin d’amour en Espagne. Et achète en cataplasme Post dont je me passerai « Hyperballad » en boucle, fuyant mes larmes, ma morve et ma honte dans des aurores boréales vivantes.

« Je subis tout ça
Avant ton réveil
Afin de me sentir heureuse
D’être ici avec toi. »

La chanteuse islandaise m’apprend comment on est fan. Les concerts enregistrés sur magnétoscope, les photos découpés, les fourmillements dans les mains quand on achète une nouvelle galette de musique. Qu’il faut toujours apprivoiser, la musique, ça n’est plus du tout facile.

« Être artiste, ce n’est pas faire du beau, c’est provoquer une émotion. » Assène-le tant que tu veux à tes élèves, ça n’aura aucun intérêt tant qu’ils n’auront pas rencontré leur Björk. Sans qui il manquerait un bout de ma vie.

Je n’aurais pas compris Jacques Demy sans Dancer in the Dark (que je déteste), la neige sans Vespertine. 

Et surtout, jamais, jamais je n’aurais écrit.

C’est deux ans plus tard. Je termine un jeu vidéo, la fin est nulle. Même moi j’aurais fait mieux. Je pourrais faire mieux. Si ce n’était pas si compliqué, si laborieux, si ça ne demandait pas tant d’efforts. Pour pas grand-chose.

« Bachelorette » passe sur ma chaîne en plastique noir. Une chanson d’eau, de feu et de sang. Qui a dû être difficile, si difficile à composer. Un bordel monstrueux cette chanson, ça part dans tous les sens. Les cordes, les beats, les paroles. Et tout ça pour quelques minutes à peine. Quelques minutes d’énergie pure.

D’énergie.

Je m’assois à mon ordinateur, et je raconte à ce jeu vidéo une autre fin. Même si c’est compliqué, laborieux et que ça demande tant d’efforts. Pour pas grand-chose. Et je ne m’arrête plus.

Vulnicura sort demain.
L’écouter, plusieurs fois, étonné, agacé, émerveillé, frustré.

Et à nouveau. Faire éclater tous les murs.

Que mon monde encore s’étende.

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