Charlie Hebdo, de Denfert à Place d’Italie

Le 7 janvier 2015, les bureaux du journal Charlie Hebdo sont attaqués, faisant douze morts. Je ne peux rien faire qu’écrire.

Je suis monté à / Denfert /. Elle est dos à moi. Petite, cheveux prune gras, doudoune beige. L’oreille vissée à son portable, elle agrippe la barre verticale. La serre fort.

« Ouais t’as entendu, y a eu un truc à Charlie Hebdo. Des mecs qui ont tiré. »

Je lève la tête de mon écran. L’écran où Phoenix Wright, le meilleur avocat de l’univers, défend des clients et les sauve. Toujours. Même quand il n’y a plus d’espoir.

« Oui. Ah non mais y a des otages et tout. »

Quelques cous se tournent. Pas trop, on est dans le métro.

/Saint Jacques / il se retourne son téléphone à la main. Le cheveux rare, le regard inquiet, vers celle qui se blottit contre lui sur le strapontin. Il lui parle, juste un peu trop fort. Juste assez pour que l’information déborde.

« C’est vrai tu sais. Charlie Hebdo. Il y a des otages. Des morts. »

Une deuxième fois Phoenix Wright s’interrompt en plein dans une plaidoirie compliquée, qui implique un lampadaire et un témoin mal latéralisé. Le sol bouge un peu sous mes pieds, ce n’est pas que les suspensions du wagon. Des morts. Des morts à Charlie Hebdo.

Je fourre ma console dans ma poche. Échange standard avec mon portable. Le petit rectangle de plastique noir grapille quelques ondes. Les redistribue en sentence. Qui confirme ce je viens d’entendre. Je tente d’en apprendre plus. Croix rouge, recherche réseau. Rien d’autre.

/Glacière/ Je ne comprends pas très bien ce qui m’arrive, j’essaye d’analyser. Charlie. Charlie, c’est le seul journal que je lis encore. Quand je prends le train. Toujours, Charlie, sur les rails, aujourd’hui encore. D’abord les BD, ensuite le texte – comme quand tu étais petit, comme dans J’aime Lire, Tom-Tom et Nana avant la grande histoire, concentre-toi, pas de nostalgie, pas maintenant – les articles qui me passionnent, ceux qui m’agacent, ceux qui m’indiffèrent. La voix discordante de ces feuilles de presse rugueuse. Une présence en fond de tableau. Réconfortante. Une ligne de basse. Qu’on vient de fracasser.

/Corvisart/ Ils montent à trois, un sac en papier à la main. Odeurs de frite dans le wagon. Ils parlent fort, nous n’existons pas pour eux.

« Putain paraît que les mecs ils sont repartis comme ça ! Après avoir tué des gens. »

Celui qui vient de parler plonge la main dans son sachet, en ressort un cheeseburger dans lequel il mort. Il a la bouche pleine quand il recommence.

« C’est ouf non ? Arriver comme ça, sortir une arme, tirer, repartir. Ca fait peur. »

Il parle trop vite. Quand il prononce les voyelles, un peu de graisse luit au coin des lèvres. Les deux autres acquiescent. Quelques « c’est ouf » en écho. Enfin leurs regards tombent sur nous. Les autres passagers qui savent. Il s’est passé quelque chose. On s’est tout rapproché les uns des autres. Insensiblement. Comme pour se tenir un peu plus chaud. La suite de leur conversation meurt sur leurs lèvres. Ils ont compris.

/Place d’Italie/ je descends. Abandonne le navire. Dans la foule anonyme le mot résonne faible en maillon. « Charlie, Charlie, Charlie. » Le mot qui tourbillonne en descendant vers le fond du verre. Le mot de plus en plus faible. Abattus. Nous les visages inconnus nous prenons l’horreur triomphante de plein fouet. En silence.

« C’est ainsi que le monde disparaît. Non pas dans le vacarme mais dans un gémissement. » Nous sommes nombreux à gémir dans les couloirs du métro. J’aimerais ne pas y penser. Passer à autre chose. Et je me fais honte.

Alors même si c’est dur, même si c’est laborieux j’aligne les mots. Pour me souvenir.

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