Dans les pupilles

Le décor : une grande salle. Haute de plafond, éclairée au néon. Réunion. Elle se termine. La fin ne convient pas à tout le monde.

Il s’est relevé brutalement. Ses mains agrippent les rebords de la table. C’est une table de catalogue, elle est faite pour accueillir des gens qui parlent bas, pas pour supporter la poigne d’un homme dans la force de l’âge. Le plateau chétif tremble et bientôt bascule de ses pauvres pieds de métal. Ça ne le calme pas. Il essaye de crier, sans y parvenir. Après le mobilier, c’est aux mots qu’il s’en prend. Les syllabes sortent malaxées. Tantôt étouffées, tantôt hurlées. Plus de phrases. Presque plus de sons.

C’est là que je me rends compte. Les choses ne peuvent que s’aggraver. Quand le langage fuit, quand le sens disparaît, on rentre dans ce territoire, le seul qui me terrifie. Le Désert des Mots.

J’ai un sac à la main, ma veste de travail, mes lunettes. La caricature du mec qu’on a envie de frapper. Mais ce n’est pas sur moi qu’il souhaite cogner. C’est sur celle qu’il estime responsable de son désarroi. Alors avec quelques anonymes, sans mots nous non plus, nous faisons écran.

Ses pupilles à quelques centimètres des miennes, désormais. Ce que mon larynx ne parvient à faire, je tente de l’accomplir par le regard. Mes yeux cherchent les siens, s’y plantent. Je regarde, je regarde de toutes mes forces. Continue à crier, éructe tant que tu veux, fulmine mais regarde, regarde-moi. Un regard, avec un regard je peux tout faire. Il y passe toutes les histoires, toutes les possibilités, je te le jure, tu aurais du mal à croire si je te racontais, tiens, ne serait-ce que l’autre jour, un regard, juste un regard. Permets-moi de te rencontrer, de construire absolument n’importe quoi et tout ça s’arrêtera.

Il me regarde.

C’est là que j’ai peur. La vraie peur. Celle qui vous ôte toutes vos armes, tous vos masques. Celle qui vous réduit à rien. J’ai cinq ans et j’en chialerais.

J’ai peur parce que, dans ses yeux, il n’y a rien. Ni colère, ni haine, ni tristesse. Le néant. C’est une colère sans sentiment, qui ne se nourrit que d’elle-même. Elle occupe entièrement le corps qui tremble devant moi. Il n’y a rien à faire. Juste à attendre que l’épuisement – il arrive toujours, principe d’entropie – prenne le dessus. Que la colère dégueule sur les murs mal peints, qu’on en finisse recouverts, genre vieux slime dégueulasse.

Ce soir c’est la victoire de la Violence, v majuscule. Violence, je sais qui tu es, ce soir. Je te reconnais. Tu es le dénuement. Le vide dans le regard.

La mort de toutes les histoires possibles.

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