Terra incognita

Le cerveau de Saïd le tirait toujours du sommeil quelques minutes avant que le réveil ne se mette en marche. D’ici quelques minutes, un jour artificiel envahirait la tente, permettant aux dormeurs de se caler sur un rythme similaire au monde qu’ils avaient quitté trois semaines plus tôt. Sans un bruit, le jeune homme se redressa et enjamba les corps à ses pieds. Comme chaque matin, la plus douce des appréhension l’enserra quand il souleva le volet de toile blanche qui l’abritait.

Le rose ondoyant du ciel l’accueillit comme à chaque fois, ainsi qu’un vertige fulgurant. Ici, les notions de haut et de bas devenaient relatives. Depuis qu’ils avaient franchi le sillon, il leur avait fallu réinventer l’espace. Même l’entraînement subi à la base n’avait pu les préparer à cela. Ç’avait été la cause de leur première perte – on disait « perte » dans l’expédition, toujours – lorsque Malik, totalement désorienté, avait basculé, sans un son, dans l’une des failles qui couraient le long du sol. Malik avait été perdu au tout début et n’avait pas vu. Les grandes étendues de filaments chantants. Les flammes immatérielles autour du Tronc. Et surtout, le peuple invisible, qui les avaient sauvé d’une mort certaine, après des jours d’errance, leurs instruments défaillants, toutes leurs communications coupées. Le peuple invisible avec qui la cohabitation serait une évidence. Ils n’évoluaient que très partiellement dans cette réalité. Il n’y aurait jamais conflit de territoire. Après tout, eux aussi étaient là pour prendre soin des lieux.

Derrière lui, Saïd entendit une vague rumeur. Le réveil avait dû sonner. Un par un, le reste des explorateurs émergea de l’abri. Tara avança prudemment vers son équipier, un mug de café lyophilisé à la main.

« J’aime pas trop quand tu te lèves tout seul comme ça.

– J’en ai besoin.

– Je sais. Mais je ne suis pas obligée d’aimer ça pour autant.

Il haussa les épaules, avant d’accepter la tasse et d’y tremper les lèvres. Quelques gouttes brûlantes tombèrent à ses pieds. Il grimaça.

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Je ne sais pas. À chaque fois qu’on marche, qu’on renverse quelque chose, qu’on tombe… J’ai l’impression de… blesser les lieux.

Tara eut un rire d’oiseau.

– Ça ne te ressemble pas d’être aussi irrationnel. Tu sais bien que…

– Oui. Vu notre taille actuelle, c’est rigoureusement impossible. Il n’empêche. C’est peut-être ce que ce sont dit les premiers hommes quand ils ont commencé à abattre des arbres ou à creuser le sol pour en extraire du minerai.

– À la seule différence qu’ils n’avaient pas la moindre idée de ce qui les entourait. Et qu’ils n’avaient pas encore vécu ce que nous, nous vivons. »

Saïd se détourna. Ce genre de conversation le déprimait toujours vaguement. Il avait atteint l’objectif d’une vie. Il se trouvait exactement là où il souhaitait être. Et peut-être, juste peut-être, allait-il être l’un des artisans de la sauvegarde de l’humanité. Alors pourquoi cette vague nausée depuis qu’il avait débarqué ?
Tentant de chasser ces pensées, il se tourna vers Fuuka, qui pianotait sur la seule tablette qu’ils avaient réussi à sauver de leur fuite à travers les fourrés d’émeraude. Un nom de Tara, ça, les fourrés d’émeraude. Ce lieu qui aurait dû être parfaitement cartographié révélait chaque jour des endroits inquiétants, dont la seule vision suffisait à secouer ce qui vous restait de raison. Et pourtant, il suffisait que Tara ouvre la bouche, donne un nom à ces membranes, à ces scories sans rime ni raison pour que, d’un coup, tout prenne sens. Les fourrés d’émeraude, évidemment.

« Quel est notre objectif de la journée, Fuuka ?

– Normalement, nous devrions arriver au second gyrus. C’est là que les choses sérieuses vont commencer.

– La pré-colonisation hein ?

– Oui. C’est l’endroit le plus stable, et qui devrait pouvoir accueillir le plus de monde. Quelques dizaines de milliers, si nos projections sont exactes. »

Aucun enthousiasme, dans la voix de Fuuka. Juste la tranquille satisfaction d’énoncer des faits précis.

« Fuuka. Tu ne te demandes pas à quoi tout ça ressemblera, toi ?

– Tout ça… quoi ?

– Eh bien… en admettant que notre expédition, notre opération fonctionne. À quoi le monde ressemblera-t-il ?

– Si nous parvenons à nous adapter, tous les mondes se ressemblerons… Sauf le premier, bien sûr. L’original.

– Tu aimerais y rester, toi ?

– Tu veux rire ? À choisir, je préférerai m’enfoncer le plus loin possible !

– J’ai peur de ce que nous allons devenir. »

La phrase était sortie brutalement. Bête. Plate. Comme toutes les phrases importantes. Fuuka leva les yeux de son écrans. Elle ne regarda pas Saïd, mais la matière spongieuse sur laquelle ils évoluaient. Elle se baissa pour la toucher du bout des doigts puis, encore plus bas. Sa bouche toucha le sol et y déposa un baiser.

« Il s’appelle Reno, tu sais. On vit ensemble depuis deux ans. C’est le seul à s’être porté volontaire.

Saïd ouvrit la bouche à demi. Aucun son n’en sortit.

– On travaille sur ce projet depuis notre doctorat. On a la foi. C’est la seule façon de nous préserver.

– En devenant des poupées russes ?

– J’aime pas cette image.

– C’est pourtant ça, non ? »

Six visages interrogateurs se tournèrent vers Saïd, dont la voix résonnait désormais vers le ciel rose.

« C’est ce que nous serons, des putains de poupées russe ! On miniaturise l’humanité, on l’insère dans le cerveau d’hôtes, quand la place et les ressources viennent à manquer, on se miniaturise encore plus et on colonise d’autres cerveaux et ainsi de suite, comment tu appelles ça ?

– La survie. Des ressources infinies. »

Saïd aurait voulu se boucher les oreilles. Courir loin, le plus loin possible et ne plus penser à cette mutation à laquelle il avait supplié de participer. Il aurait voulu pouvoir reculer. Il aurait voulu être pris dans des bras qui l’auraient serré fort, très fort en lui disant que tout irait bien, qu’il n’avait pas à s’en faire à ce point. Mais ces bras-là n’existaient plus sur Terre.

– C’est pour ça que tu es venu ici non ? 

Lentement, très lentement, il expira. Derrière lui, il sentit Tara s’approcher et poser la main sur son épaule.

« Ce qui se passera après est terrifiant. Mais pour le moment… Je voudrais juste voyager jusqu’à Scissure de Sylvius. Et voir, quand on est infiniment petit, ce que renferme un cerveau. »

IMG_20141025_181023

Dessin par Matthieu Bignon

Publicités

Une réflexion sur “Terra incognita

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s