Cher Matt : 32

(Voilà pourquoi j’écris à Matt Smith de temps en temps)

Cher Matt,

Je suis en haut du Très Grand Magasin. À nos pieds, les lumières s’allument pour amortir le choc, l’impact du noir qui s’abat sur la ville. C’est une nuit urbaine, une nuit veloutée. Les monuments se dressent tous scintillants, on dirait une géographie d’épopée fantastique : la Coupole d’Or, le Palais des Danseurs, la Tour d’Acier.

C’est mon cadeau d’anniversaire. Parce qu’on a trente-deux ans, Matt, tous les deux.

Je me retourne. Je n’ai jamais eu une année comme ça. Le sillage de ces trois cent soixante-cinq jours est accidenté, part d’un côté, puis de l’autre. De chaque côté, gisent des objets et des images, beaucoup que je croyais immuables. Ils sont renversés à présent, cassés pour une partie. Mes trente-et-un ans, un réveil. Un truc qui dormait en moi et qui a ouvert les yeux. Qui a saisi toutes les mains tendues, toutes les prises possibles. Je me suis mis à courir. Au propre comme au figuré. J’ai couru à toute vitesse, n’importe comment. Parce que je voulais voir ce que je n’avais jamais osé voir, chanter comme je n’avais jamais chanté, sortir en semaine, prendre l’avion sans savoir le pourquoi du comment, dire oui à un projet sans comprendre de quoi il s’agit. J’ai couru en attendant de tomber, à bout de souffle, sur la piste, vidé de tout ce qui me restait d’énergie. Vaincu par la maturité et la responsabilité. Tu sais quoi ? Je continue à courir.

Il y en a qui riront peut-être, Matt. Une crise de la trentaine plus un, rien d’autre. Ce besoin grotesque de se sentir en vie.

Je regarde les cimes de Paris. On parle doucement de tout, de rien, tiens qu’est-ce qu’ils font dans la salle en face, je n’en sais rien, il y a du monde quand même, on dirait un genre d’apocalypse et tout le monde s’est réfugié ici, tu sais ce qu’on va faire, on va boire du champagne et manger du chocolat, attend c’est n’importe quoi, tiens c’est quoi ce bâtiment c’est la Défense, non, la Défense c’est par là.

Si c’est ça, la crise de la trentaine plus un, elle m’a amenée exactement là où je voulais être.

Dix ans – déjà – plus tôt, un très beau vieux monsieur m’avait dit : « Il y a quelques décennies, j’avais l’énergie pour écrire mais pas le temps. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Ironie vitale… »

Matt, aujourd’hui, on est à la lisière bénie entre les deux. Nous avons l’énergie et pouvons prendre le temps. De tout faire. Sauf de regretter, d’avoir peur et de nous sentir idiots. Alors Matt, mon frère du flou, pour cette trente-deuxième année, tout ce que je te souhaite, c’est cette phrase que tu as déjà prononcée sur un écran de télé :

Regarde-nous courir.

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6 réflexions sur “Cher Matt : 32

  1. Le besoin de se sentir en vie n’est jamais grotesque et le champagne se boit en toute circonstance. Bon anniversaire, vraiment.

    • Merci beaucoup ! Disons que ce genre de soirées rend tellement heureux qu’on se sent presque un peu honteux. À très vite !

  2. Cher H. Samovar,
    savez-vous que votre trente deuxième année est derrière vous … achevée avec ce trente deuxième anniversaire. Anecdotique ? sans importance ? sans doute, avez-vous raison si c’est ce que vous pensez.
    Dans ce lapsus j’entrevois des années qui se suivent et se ressemblent. Matt Smiths ressent-il la même chose, éprouve-t-il le besoin de vous écrire chaque année à l’approche du mois de novembre ?
    Moi-même au milieu du mois de mai j’éprouve le besoin d’écrire à – selon les années – Tom Cruise, Jodie Foster ou … Manuel Valls (moins souvent).
    Je leur dis que ma vie cette année écoulée a été animée du même appétit de vivre, des mêmes crocs dans de juteuses pommes d’amour (ni cuites, ni nappées de sucre, trop c’est trop), des plaisirs de la déraison, des plaisirs de la raison raisonnante, de la douce chaleur des cris et des larmes, de la propre moiteur des coups de canifs, des coups de surins, de ma boulimie des mots et des maux … comme l’année d’avant. Tom Cruise ne m’a jamais répondu, Jodie Foster non plus et là j’en suis fort marri. Manuel Valls si, enfin plutôt son cabinet de ministre de l’intérieur et ça n’avait rien à voir, je lui avais écrit afin qu’il fasse cesser les violences policières et ce n’était même pas au milieu du mois de mai …
    Je n’ai jamais vécu une année comme celle qui vient de s’écouler : trois cent soixante-cinq jours semés d’embûches et de bûches, avec des changements de cap, des déménagements, des convictions bousculées, de nouveaux chemins pour penser, pour ma pensée, pour me panser. Je sais j’ai déjà dit ça l’an dernier, mais ce n’était pas à vous.
    Je le dis je l’écris depuis deux décennies de plus que vous.
    J’espère que je le dirai longtemps encore et que ce sera vrai
    J’espère que je me surprendrai à me dire : « mon vieux tu radotes ! »
    J’ai le droit de me dire « mon vieux » parce que je me connais bien mais ça n’autorise personne à en faire autant !
    surtout pas vous
    du haut de vos trente deux ans
    je vous souhaite de radoter bien longtemps encore
    un bon anniversaire à vous et à Matt Smiths

    Chaps

    • Et merci de vos voeux, de vos mots, ou même d’évoquer vos maux. Parler à ses amis imaginaires, ça n’est jamais facile, c’est peut-être pour ça que je le fais devant les autres, pour me donner du courage.

      Bons 365 jours, où que vous soyiez dans le chemin.

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