Langue étrange

(English version down there)

Quand on me dit que je parle bien anglais, je réponds « non ». Immédiatement, c’est viscéral. Ça n’est pas de la coquetterie, c’est un fait. Je ne parle pas bien anglais, je crois que je ne parle pas anglais.

L’anglais c’est cette langue magique, fluide et puissante à la fois. Loin des chichiteries dont on l’affuble, l’anglais est un serpent qui s’enroule boa. Il faut de sacrés muscles pour la maîtriser et la faire sinuer sous sa langue. L’anglais est une langue de danseur. Sa souplesse et son apparente légèreté s’ancrent dans des règles bien plus retorses que le loyal allemand.
J’en sais quelque chose.

Deux années de khâgne option anglais. À me torturer les méninges et les papilles gustatives afin de comprendre cette putain de langue. À enchaîner thèmes et versions, pour obtenir les mêmes mots lacunaires en rouge « awkward » « get to England ASAP, learn HOW TO SPEAK PROPERELY » « Je ne sais que vous dire, vous faites de votre mieux mais vous n’y arrivez pas. »

Deux années de khâgne option anglais et je fuis à toutes jambes cette langue de chausses-trapes.

Problème.

L’anglais j’en ai besoin.

Pas un besoin utile. Je ne voyage pas assez pour qu’il soit nécessaire. J’ai embrayé sur des études de lettres, les histoires seront désormais traduites. Ma carrière ne nécessitera sûrement jamais que je me plie à des shakespearies quelconques.

Non, si l’anglais m’est nécessaire, c’est pour l’inutile. Les animes japonais dont les – à l’époque – rares sous-titres sont en anglais. Les jeux vidéos jamais sortis en Europe et allègrement gravés. Et malgré tout les bouquins. Fierté stupide, la traduction est pour moi une prothèse. Je veux comprendre. Je veux parler. Mais je n’y arrive pas, je ne suis pas charmeur de serpent.

Et alors, je fais l’une des rares choses dont je sois vraiment fier.

Je n’abandonne pas. De toutes pièces, je forge un idiome qui me permettra de m’élever jusqu’au Paradis de Milton et au Tartare de Persona 3. Je pioche du britannique et de l’américain de séries en jeux vidéos. J’écoute. J’écoute de toutes mes oreilles désaccordées les intonations, les expressions toutes faites. Dans le secret d’une pièce ou au bord d’un sentier, je répète ce que je crois avoir retenu. Je forge mon instrument, il ne ressemble à nul autre.

Mon accent est un patchwork. Si mon « North » se prononce ainsi, c’est parce que « Lots of planets have a North ». « I didn’t think you’d arrive so late » : intonation américaine parfaite, parce que c’est à cette phrase que je suis tombé amoureux de Tara Platt qui avait alors les traits de Mitsuru. « Surge », « surge », je n’ai appris à le prononcer que lorsque Yuri Lowenthal le hurlait dans des combats acharnés sur ma PSP. Et parfois, je dis « Fiddle Dee Dee » parce que j’ai fini par voir Autant en emporte le vent en VO.

Les autres mots, ceux qui n’ont pas de signification, de sens, de visage, c’est au petit bonheur de la chance. Comme mon écriture. Jamais mes lettres n’ont la même forme, jamais ma voix ne leur donne le même corps.

Ma langue étrange me permet aujourd’hui de mener une conversation poussée sur un sujet pointu avec un interlocuteur anglophone. Et les scories qui le recouvrent n’ont pas grand-chose avec l’accent français. Et je la parle avec la fierté de celui qui a crée quelque chose qui le rend heureux.

When someone tells me my english is good, I always answer no. Immediately, without thinking. It’s not vanity, it’s a fact. I don’t speak English very well, in fact I don’t believe I speak English at all.

English is a magical language, both simple and powerful. Far from the delicate apparatus it is often seen as, the English language is like a snake that tries to strangle you. You need equally powerful muscles to make it part of you. It’s the idiom of the dancers. Its subtle ways and its lightness are rooted in much more vicious rules than the loyal German language.
I’m well aware of that.

Two years studying English after the Baccalaureat. Putting my brain to a torture, trying to understand this fucking language, exams after papers. Always the same words in red : « awkward » « get to England ASAP, learn HOW TO SPEAK PROPERELY » « Je ne sais que vous dire, vous faites de votre mieux mais vous n’y arrivez pas. »

Two years before I ran away.

There’s just a small problem : I really need English.

I don’t need it for anything useful. I don’t travel enough for it to be necessary. I began French litterature studies, the stories are now in French, and my job won’t necessitate for me to bow down before Shakespeare.

But I need English for all that’s useless. Japanese animes are, at the time, subtitled in English There are all those video games I burned, all in English. And those books. Translation is only a prosthetic leg, my stupid self thinks at the time. I want to understand. To talk. But I can’t, I am no snake charmer.

And then I do something I’m really proud of.

I don’t give up. From bits and pieces, I create something of a new language, building a ladder up to Milton’s Paradise and Persona 3’s Tartarus. I travel from England to America, from series to video games. I listen. I listen with my disabled ears, the sounds, the expressions. In the silence of my room, on a deserted path, I repeat what I think I’ve heard. I create a tool which doesn’t look like any other.

My accent is a cloud of pieces sewn together. I pronounce « North » that way because « Lots of planets have a North ». « I didn’t think you’d arrive so late » : my american intonations are perfect, because when I heard that, I fell in love with Tara Platt, under the guise of Mitsuru. And I didn’t know how to pronounce « surge » until I heard Yuri Lowenthal scream it during hard fight on my PSP. And if I say « Feedle dee dee », it’s because I finally saw the original version of Gone with the wind.

For all the other words, the ones who still don’t have an identity, a face, it’s random luck. Like the way I write. My letters don’t have twice the same shape, these words don’t have twice the same sound.

My strange language now allows me to have a deep conversation on a complicated topic with any english-speaking person. And my intonations don’t have a lot to do with « ze french accent. » I speak it with great pride, the pride of someone who created something which makes him happy.

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