La matrone et le professeur

Vendredi, 17 heures. Sortie du Collège Ylisse. Électrique. Cohues de mômes fatiguées par la semaine, la tête pleine d’histoires, des cris à la bouche. Ça court et ça déborde sur la rue, ça s’insulte pas mal. Ils se répandent dans le gris des bâtiments, vers les tours que beaucoup occupent. Ce sont ces images-là que captent les JT et leur litanie, toujours : « banlieues appauvries – bousculades – populations défavorisées – la France a peur ». Difficile de se dire qu’Eya, qui est en train de copieusement insulter son camarade, a rédigé il y a deux heures un fausse plaidoirie splendide. Qu’Ethan m’a donné un truc pour mieux expliquer ce qu’est un adverbe. Mes Élèves Uniques se noient dans l’uniforme.

Je monte dans le bus avec eux. Bus qui aux heures de pointe, ne passe pas assez souvent. C’est une marée humaine qui le prend d’assaut. Les mômes grimpent n’importe comment, par l’avant et l’arrière, écrasant les pieds, poussant, bousculant.

Sauf moi.

Au milieu du flot, pas un seul contact. Les élèves me regardent et s’écartent presque d’instinct. Pas un ne m’effleure. Normal. L’aura du prof. Qui persiste une fois les grilles passées. À défaut d’écarter les vagues, j’ouvre un chemin parmi les moins d’un mètre cinquante. Je n’y prête même plus attention.

Sauf aujourd’hui.

Dans le car, même ambiance qu’au-dehors, mêmes voix qui s’exclament et qui jurent. Les autres passagers ne comptent pour rien. Les yeux dans le vague, j’attends que ça se passe, je compte les arrêts. Plus que trois. Plus que deux. Plus qu’un.

« Une daronne ! Une daronne ! »

Le mot se répand en un instant. Le grouillement humain se métamorphose en une assemblée de petits soldats rangés au carré. Je relève la tête. Elle monte à bord, très droite, une poussette à bout de bras, une gamine accrochée à ses jupes. Un bref salut au chauffeur, et elle va s’asseoir à une place qui s’est miraculeusement libérée. Elle range sans difficulté sa poussette. Même le bruit semble s’être apaisé.

À un moment deux mômes étourdis déboulent dans l’allée centrale sans prêter attention à la passagère. Un plus grand les arrête manu militari.

« Attention ! Y a une daronne ! »

C’est à ce moment que ça me frappe. Rime idiote mais riche, daronne ça rime avec matrone. Cette dame partage mon privilège, celui de conserver son espace. Pas parce que nous sommes impressionnants, respectables ou craints, non.

Parce que nous sommes des mythes. La Matrone et le Prof. Qui suffisent à faire taire les insultes et mettre fin aux coups. Et je me dis. Je me dis que c’est peut-être une partie de la solution. Que tous ces petits monstres, que j’étranglerais bien le vendredi après-midi, en plus de respect, de rigueur, de bienveillance et de fermeté, ont un immense besoin de mythologie.

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