Sur les quais

C’est l’heure où les métros s’arrêtent, l’heure où c’est trop tard. L’heure que j’ai toujours peur de laisser passer. Que j’ai laissé passer. J’ai couru après Geneviève dans les rues Cherbourg, j’ai tissé des mots sous mes semelles. Et pendant ce temps les souterrains lentement se sont condamnés. La terre sommeille, je descends près de l’eau. Avec au creux du ventre le petit frisson de celui qui n’appartient pas à ce royaume-là. Je passe en clandestin dans le royaumes des quais.

Dans mon dos, il y a Notre-Dame. Qui se découpe silencieusement au-dessus de la Seine dans la lumière jaune des lampadaire. Un jour j’ai décidé que c’était un gigantesque navire qui traversait le temps et l’espace, et s’était échoué en plein Paris. Elle repartira forcément, la majestueuse cathédrale, elle ne peut pas se contenter d’un seul endroit. Mais en attendant, elle trône. Se fait aduler pour une poignée de siècles.

De gros pavés maladroits se glissent sous mes semelles. Ça sent l’odeur des quais, ça sent l’eau, la pisse, ça sent l’essence.

Et ça résonne.

C’est soir d’euphorie, fin de cinq jours. Les naufragés de la semaine se regroupent en îlots, je les croise en poisson rouge perdu. Un attroupement de silhouettes filiformes toutes en voile noir. Elles se passent une carafe bleue turquoise, des bracelets en argent tintent à leurs poignet. Elle ne lève pas la tête sur mon passage, je suis loin, très loin de leur réalité. Elles n’entendent même pas les notes qui résonnent quelques pas plus loin.

Un truc en plastique indéfinissable crache du Jamiroquai, au bord de la surchauffe. Autour ça danse. Il y a quelques heures on a dit que danser, c’était avoir conscience de son corps. Ici ça n’est pas le cas. Les danseurs sont des moulins, les bras et les jambes battent l’air frénétiquement, au risque de s’accrocher. Peut-être que ça va arriver, qu’il y en a un qui va finir catapulté dans l’eau sale ? Ou sur cette pelouse ? Là où le temps s’est arrêté.

Il doit être dans les quatre heures de l’après-midi sous la lune. Des familles en promenade du dimanche. Des mères de famille qui allaitent leurs mômes, des pères qui soutiennent de premiers pas. Poussettes, goûters industriels et frisbees. On se venge sur les heures volées en semaine, la balade de l’après-midi a lieu dans le noir. La nuit fait un doigt d’honneur au temps perdu.

La nuit que maîtrisent – je suis presque arrivé – les créatures éthérées, savamment débraillées du Grand Bar Improbable. Ça résonne en boum boum sous une grande corolle métallique, les lèvres carmins s’agitent rictus à la lueur des écrans d’ordinateurs. Au moins, le long de l’eau et des pierres, personne ne viendra railler leurs affectation d’un commentaire rageur.

Mon téléphone m’avertit que ça ne fait que cinq kilomètres que je me balade dans les réalités. Au loin, la Bibliothèque, celle qui n’a pas besoin de nom, m’ouvre les bras. Je quitte les promesses de l’eau noire, je quitte l’entre-deux.

Et la nuit redevient oubli.

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