Dilettante : Utena

Si on me demande « C’est quoi l’adolescence ? » je crois que je mettrai un épisode d’Utena. Je n’ai pas changé d’avis depuis près de dix ans là-dessus. Ce n’est pas de la nostalgie. Contrairement à pas mal de trucs, Utena a résisté au temps, à la maturité, aux raisonnement. Et je pense, à trente-deux ans presque, qu’on n’a jamais aussi justement parlé d’adolescence que dans cette oeuvre-là.

C’est quoi Utena ?

C’est une série d’animes japonais.

Holà. Et ça parle de quoi ?

Alors en gros : c’est une petite fille qui perd ses parents et là un prince charmant vient la consoler et lui donne une bague alors la petite fille est tellement impressionnée qu’elle décide de devenir un prince charmant alors une fois adolescente elle s’inscrit dans une école qui a le même écusson que la bague du prince et dans l’école il y a un groupe de gens qui portent la même bague et qui se battent en duel quand ils gagnent ils ont la faveur de la « Fiancée de la Rose » qui est une nana complètement siphonée nommée Anthy et celui qui parvient à battre tous les autres duellistes gagnera le pouvoir nébuleux de pouvoir révolutionner le monde.

Ah oui. Et quand on est le chevalier de la Fiancée de la Rose, on a le droit d’utiliser une épée qui lui sort de la poitrine.

Voilà.

Pour les trois qui restent, c’est ça, Utena. La découverte par l’héroïne éponyme d’un univers totalement absurde, obéissant à des règles bien précises. Chacun des 39 épisodes, à l’exception d’une poignée, suit exactement le même schéma : on expose un personnage qui, pour une raison ou une autre, se trouve impliqué dans ce délire. Après nous avoir présenté son histoire et avoir développé les liens qui se nouent entre Utena et Anthy, arrive le moment du combat, que l’héroïne gagne avec une facilité déconcertante.

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D’accord. Et le rapport avec l’adolescence ?

C’est qu’Utena est probablement l’une des production les plus violentes qui soient. D’abord au niveau esthétique. Les corps qui évoluent dans cet univers sont dans l’excès, même pour un anime. Ils s’allongent démesurément, ridiculement. Les garçons qui commencent à prendre des épaules le font de façon alarmante. Et chaque protagoniste porte en blason une couleur vive, trop vive. Même en dissimulant tout ça sous une esthétique compliquée, la torture est là, permanente. Ces corps sont un obstacle, ils sont douloureux à porter. Des proportions d’adultes, d’adultes fantasmés, avec des couleurs et des voix d’enfants.

Violente aussi dans ses sentiments. Aucune subtilité. Chaque personnage se calfeutre dans son armure d’archétypes, qu’il présente au monde. Ce sont ces archétypes qui s’affrontent dans une arène improbable, au-dessus de laquelle plane un château à l’envers, promesse d’on ne sait pas trop quoi. Et ce ne sont que dans des scènes apparemment paresseuses que l’on croit entrevoir un peu plus des personnages qui peuplent cette école.

Scènes paresseuses que permet un rythme violent lui aussi. Chacun des adolescents d’Utena est soumis à l’inéluctable tempo des vingt-cinq minutes dont on sait qu’elles s’achèveront en un duel, lui-même contenu dans les quelques minutes d’une chanson, paroles incompréhensibles de coeurs aigrelets sur des accords bourrins de synthé et de basse. Ces écoliers vivent des aventures improbable dans un espace fermé et un temps clos. Tout a déjà été décidé pour eux.

Utena commence comme une métaphore mais la fait gonfler, de plus en plus, jusqu’à la faire exploser. Les symboles qui traversent l’écran sont si transparents qu’ils finissent par se faire plus clair que n’importe quel discours. Et par aborder les thématiques les plus dures sans plus avoir à prendre de gants : orientation sexuelle, haine de soi, masochisme, égocentrisme. Le tout dans un univers acidulé à l’extrême. Les concentrés d’adolescents se construisent en accéléré, condensent les extrêmes par lesquels on passe entre treize et dix-sept ans.

Et pourtant on ne ressort pas de la découverte d’Utena mal à l’aise ou écoeuré. Il plane sur cet absurde trop bien réglé un optimisme extrême. Parce que ces personnages – Utena l’idéaliste, Anthy l’inquiétante victime, Miki l’innocent immature ou Juri la cynique – parviennent, malgré les carcans et les étaux, à se construire comme ils le souhaitent. Parce que même s’ils s’affrontent, ils ne sont pas ennemis. L’ennemi c’est l’Adulte, représenté par l’un des personnages les plus haïssables de la série. L’Adulte, cet adolescent qui a mal grandi, qui met en place codes et règles dénués de sens, reproduisant ainsi ses regrets à l’infini.

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Utena, c’est l’adolescence telle que je la voyais alors que j’en sortais à peine, c’est l’adolescence telle que je la vois aujourd’hui en la fréquentant tous les jours. Les mêmes armures de clichés, les mêmes sentiments gonflés jusqu’au ridicule, les mêmes codes qui emprisonnent, contre lesquels on s’oppose pour se forger. Et, au bout du compte, le même espoir d’une fin heureuse. Si je parcoure beaucoup moins les couleurs de ce lycée d’animation, c’est parce que je le vis tous les jours. Mais parfois, ses habitants me manquent.

Oh, et si vous n’avez pas trente-neuf fois vingt-cinq minutes à consacrer à ce monde là, il existe également un film d’animation d’Utena. Qui parvient à concentrer tout le délire de la série en quatre-vingt dix minutes et se montre bien plus exigeant dans son esthétique et son montage.

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4 réflexions sur “Dilettante : Utena

  1. Pingback: Dilettante : Les travailleurs de la mer | L'olive et le samovar

  2. Oh mince, cet article élogieux me fait partir dans le sens inverse.
    Fan devant l’éternel de mangas mais pas du tout d’animes à de rares exceptions, j’étais partie pour combler ce trou dans ma culture.
    Mais décidément, l’exacerbation, ce n’est pas mon truc.
    Merci pour cette belle chronique en tout cas !

    • Raaaah je m’en veux du coup ! 😦

      Je ne suis pas du tout dans l’exacerbation du tout habituellement (mon deuxième anime préféré, c’est Noir, pour vous donner un aperçu), mais là, je pense que ça va tellement loin que ce « trop-plein » finit par devenir acceptable.

      Merci du commentaire !

      • Ah, mais non mais non !
        Il y a toujours la thématique de l’adolescence et celle du genre qui m’intéressent.
        Faut juste que je sois d’humeur à accepter ce trop-plein 🙂
        (personnellement, je voue un culte à Cowboy Bebop, ça date)

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