La lézarde et sa femme

Or donc Doctor Who. Oui. Encore.

C’était il y a dix jours, c’était le grand retour de la série qui fait de moi un gamin de huit ans. L’épisode s’appelle Deep Breath. « Une grande inspiration », ou quelque chose comme ça. Il se passe des trucs de dingues. Genre des robots charcuteurs, un dinosaure perdu dans Londres et une foldingue avec un parapluie.

Mais je ne parlerai pas de tout ça.

Aujourd’hui je parlerai de Jenny et de Madame Vastra.

Jenny et Madame Vastra sont deux personnages récurrents de la série depuis un moment. Elles sont passées de vague tapisserie à présences incontournables au fil d’épisodes un peu paresseux. Elles vivent à Londres, le Londres du XIXe siècle, une destination de choix pour le Docteur. Jenny est une jeune femme tout ce qu’il y a de classique, et Madame Vastra est la seule survivante d’une race de sauriens qui domina la Terre il y a quelques millions d’années.

Jenny et Madame Vastra sont mariées. La femme à écaille et la soubrette vivent dans leur manoir en compagnie de leur domestique à tête de patate, résolvent des enquêtes et filent le parfait amour.

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Je n’y ai jamais accordé d’attention. En premier lieu parce que ça n’avait pas grande importance dans l’histoire. Et que je ne voyais pas d’autre raison de m’y intéresser. Ensuite parce que, bordel, on parle quand même d’une série qui fait de l’incohérence son carburant principal. Alors une humanoïde dinosaure et une nana victorienne unies par les liens du mariage, pourquoi pas.

Mais Deep Breath a changé ça.

Parce que voyez-vous, dans Deep Breath Jenny et Madame Vastra doivent retenir leur respiration – pour vous éviter l’hémorragie cérébrale, je n’expliquerai pas pourquoi – et Jenny lutte. Jenny n’y arrive pas, elle va céder. Sa femme vole à son secours et lui insuffle de l’oxygène dans les poumons en l’embrassant.

Doctor Who: Madam Vastra and Jenny kiss

Scandale.

Scandale risible, mais scandale tout de même.

D’emblée, six spectateurs contactent le CSA britannique pour se plaindre du baiser en question. L’Angleterre est un pays civilisé, les plaintes sont accueillies avec le rire dédaigneux de circonstance. Six idiot sur dix millions, ce n’est pas grand chose.

Oui mais. Mais lorsque la BBC distribue l’épisode à Taïwan, en Thaïlande, en Indonésie, en Malaisie et à Singapour, le baiser a disparu. Jenny s’est fait greffer un troisième poumon, il n’y aura pas d’acte chevaleresque de la part de la Dame de ses pensées.  Et je rage.

Je rage devant ce crachat à la face de l’élégance. Parce que cette scène, c’était ça, je n’en démordrai pas.

Je m’explique.

La pop culture devient le front de combats importants, les séries en particulier. L’homosexualité est souvent considérée, dans celles-ci, comme un élément antagoniste. David dans Six feet under passe deux bonnes saisons à s’assumer, tout comme Willow dans Buffy. (oui, mes références datent) L’homosexualité, doit encore se battre pour s’imposer. Et les combats laissent des marques. Et puis il y a des fois, rarement, ou elle advient naturellement. Entre Renly Baratheon et Loras Tyrell dans Game of Thrones par exemple – série brillant assez peu pour sa subtilité – et donc, entre Jenny et Madame Vastra. Jusque là, Doctor Who prenait assez peu de risques. Les deux amantes se tenaient vaguement la main. Il y avait eu un pseudo-baiser gay mais c’était pour rire. 

Mais là, on a une scène rapide, participant à l’économie narrative de l’histoire, et sans ambiguité.

Et voilà que la BBC n’assume pas jusqu’au bout.

Alors certes. Peut-être le baiser entre la jeune fille et la lézarde aurait coûté cher. Peut-être que ce furtif instant de fiction ne vaut pas d’inutiles tensions. Que les aventures de Doctor Who n’ont pas à provoquer d’inutiles polémiques.

Mais ces réflexions sont d’un autre âge. Celle d’un ancien Docteur, un Docteur avec un autre visage. Il ne devrait pas y avoir de polémique car il n’y a pas de polémique. C’est mal piloter le fabuleux vaisseau permettant de se déplacer partout dans le temps et l’espace, et atterrir dans des époques obscurantistes et révolues. Des points fixes dans le temps, ceux que le Docteur hait car il ne peut les changer.

Depuis quelques temps, j’explore les tous premiers épisodes de la vénérable série, ceux de 1963. Dans l’un d’entre eux, Les Aztèques, Barbara le professeur d’Histoire, la première vraie assistante du Docteur, se rend compte avec horreur que la majorité de la population partage les vues obscurantistes de son grand-prêtre, sorte de Gollum barbouillé. Difficile de louper la métaphore.

aztecs

J’espère juste qu’après cinquante années de voyage dans le temps et l’espace, cinquante ans à se biberonner de pop-culture, notre civilisation à nous épargnera une nouvelle désillusion à Barbara lorsqu’elle atterrira chez nous. Et que Jenny et Mme Vastra resteront davantage dans les mémoires pour leurs épiques combats au sabre que pour un simple baiser.

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