Rêve : la table

Je n’arrive jamais à raconter des rêves. Mais des fois je dois.

C’est le bois contre ma peau. Je ne l’ai jamais ressenti comme ça. Le toucher, quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, c’est un sens utile. Rien d’autre. Chaud, froid. Tes clés au fond de la poche.

Cette nuit, mon inconscient lui retire ses fers. J’effleure les noeuds comme un dément, les stries du chêne se mêlent à mes empreintes digitales. Je suis assis devant un labyrinthe en braille et je m’y perds en poussant des soupirs d’euphorie. Même si je devrais me taire. Me taire parce que je ne suis pas seul.

À la lueur de la bougie je les devine. Des traits à peine esquissés. Un sourire. Des fils d’étain en branche de lunette. Un sourire. Tous ses amis. J’en connais la moitié à peine. Nous siégeons. Lui aussi, tête baissé. Il attend. Ses parents – mais ce ne sont pas ses parents, pas ses parents, qu’on murmure à mon oreille – mènent l’interrogatoire. L’un après l’autre, ils nous interrogent. Ils nous posent la question : « Pourquoi fait-il partie de vos vies ? » Sauf que ça n’est pas vraiment une question. C’est un verdict. Une accusation.

Tous nous semblons terrifiés, sauf la fille brune à ma droite. « C’est une mascarade. Réponds ce qui te passe par la tête. »

Je réfléchis à une réponse, la bois toujours sous ma peau. L’un après l’autre ils répondent. Rationels : « C’est un ami d’enfance. » « Je l’ai rencontré au lycée. » « Il s’y connaît en musique. » « J’étais au mariage de son cousin. »

Et la réponse s’impose.

C’est une mauvaise idée, parce que c’est la vérité. Elle éclate dans ma tête, serpentins et confettis. Je vais dire la vérité parce que c’est ainsi. Je ne vais pas mentir. Je lui dois une réponse vraie.

Sa mère – mais ce n’est pas sa mère, pas sa mère – se plante devant moi. Une petite femme carrée aux cheveux châtains. Elle lève le menton. « Pourquoi connais-tu mon fils, toi ? »

Je baisse la tête. Je repense à notre rencontre. C’est un rêve, je sais que c’est un rêve, et je suis sûr que ma voix va passer le mur du sommeil, que demain on me dira que j’ai parlé en dormant.

« Parce que j’en avais envie. »

Elle pousse un cri de rage, se jette sur moi. Elle me prend par le col et me fout dehors. Loin de la table, loin de la bougie, loin du procès. Quand j’ai parlé, il a relevé le menton. Juste un peu.

Je suis dehors et je me marre comme un sale gosse. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai gagné.

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