Failles

Pour Colin

Lorsque je dépose la lourde caisse de disques, le plancher grince. Il grimace sous le poids des choses, sous le mien. Il a été laissé seul trop longtemps, il est devenu grincheux. Même la lumière qui filtre à l’oblique à travers les volets en morceaux semble hésiter à l’éclairer. La maison s’est habituée à l’obscurité. Pas de sa faute.

Elle n’a rien pu faire lorsque nous en avons fermé les portes, barré les vantaux, clés, loquets et mots : héritage, vice de procédure, acte notarial. Elle n’a rien pu faire face à notre paresse, celle qui préfère enterrer les souvenirs. Elle n’a rien pu faire, finalement, face à la tentation du futur. Enterrons-la avec les morts, et que plus rien n’en sorte.

Je m’accroupis devant les 45 tours que j’ai descendu du grenier. Il me faut un moment pour oser les toucher. Les pochettes de carton sont fines, si fines. Elles peuvent très bien se désintégrer sous mes doigts, elle et leur précieux contenu. Je vais tirer sur celui-ci. Celui qui dépasse. Il a l’air plus vaillant que les autres. Délicatement, j’extrais le cercle de vinyle de son emballage et le pose sur la platine à piles. Je n’ai pas beaucoup de temps. La rue est passante, bientôt on verra la voiture garée dans le jardin abandonné, et, avec un peu de curiosité, la serrure forcée. Je retire le sac à dos de mes épaules et me change, jetant mes vêtements en boule dans un coin de la pièce.

« – Ne jette pas tes vêtements comme ça. »

Je vais chercher mes vêtements et les plie soigneusement avant de les ranger dans le sac. Je suis prêt. J’ai les mains qui tremblent. Le pouce et l’index saisissent avec une maladresse incroyable le bras du tourne-disque. Je dois m’y reprendre à deux fois avant de parvenir à le poser sur le bord du petit cercle noir. Je me redresse, j’étends les bras. Mon corps comprends et se tend, en arc. Les premières notes s’élèvent. Mon pied droit aussi. Un premier pas, un demi tour, le bras gauche s’étend.

« Mais je ne pourrai jamais vivre sans toi
je ne pourrai pas, ne pars pas, j’en mourrai
Je te cacherai et  te garderai
Mais amour, ne quitte

De larges griffures verticales traversent la tranquillité des sillons. Le saphir les traverse en grésillant. Sans cesser de danser, je ferme les yeux. Sous mes paupières se reconstitue l’histoire de ces craquelures.

Tu sais bien que ce n’est pas possible
Mon amour, il faudra ⎟ je saute du haut de mon lit. Je me raconte une histoire sur cette chanson. Je ne me rappelle plus laquelle, sauf que ça parlait d’une princesse-serpent à sauver. Je saute, le saphir ripe. Je m’ouvre le front ⎟  je parte
Tu sauras que moi je ne pense qu’a toi
Mais je sais que toi tu m’attendras

Deux ans, deux ans d’une autre vie
Ne pleure ⎟ j’ai attendu que tout le monde soit parti. Je ne sais plus ce que j’ai raconté pour rester seul à la maison. J’entends le gravier qui grince sous les roues de la voiture. C’est un beau bruit, un bon bruit. Je mets la platine en marche. Et je danse. Je me déhanche. Je tournoie sur moi-même, je trébuche. Je me reprends, un peu vexé. Je saute. Un peu trop lourdement ⎟  supplie
Deux ans, non, je ne pourrai pas

Calme-toi, il nous reste si peu de temps
Si peu de temps, mon amour, qu’il ne faut pas le gâcher

Il faut essayer d’être heureux
Il faut que nous gardions de nos derniers moments
Un souvenir ⎟ j’ai refusé d’éteindre la musique pendant que ma mère m’engueule. Oui, même si c’est son disque, sa platine, sa maison. De toutes façons je n’écoute jamais rien. Je l’ignore avec toute la cruauté de l’adolescence. Elle tourne les talons, excédée. Elle claque la porte. Le saphir décolle de trois bon centimètres. J’ai quatorze ans ⎟ que tout
Un souvenir qui nous aidera a vivre

J’ai tellement peur
Quand je suis seule
Tu ⎟ « C’est Marion. » Il te le dit d’une voix très calme. Il est très pâle, sa voix aussi. Ce doit être ça une voix blanche. « C’est Marion. » Après il me dit de ne pas regarder par la fenêtre. Ça ne sert à rien. Les pompiers arrivent, ça va s’arranger, ça va s’arranger, reste là. Bien sûr je regarde. Le sol se précipite à ma rencontre. Impact d’un corps sur le sol ⎟  femmes,
Tu m’oublieras
Je t’aimerai jusqu’a la fin de ma vie
Guy, je t’aime
Ne me quitte pas

Mon ⎟ la lettre évidemment. La fierté incrédule, un peu inquiète dans les regards. Oui je suis accepté, oui j’ai réussi. Oui je vais continuer à danser. Longtemps. Et pas juste pour me consoler quand je suis triste, pas en me cachant un peu parce que quand même, faut pas exagérer. Oui j’ai bien fait d’aller à l’audition. En stop parfaitement. J’ai réussi, j’ai réussi ! Ma main voltige à travers l’espace et vient heurter la platine⎟ pas
Viens, viens, mon amour, mon amour »

Il y a du bruit dehors. D’ici quelques instants, il se passera quelque chose dans cette pièce. Tant mieux. Quoi que ce soit, quoi qu’il arrive, ce sera mieux que ce silence vieux de dix ans. En attendant je dois continuer, je dois terminer ce que j’ai commencé. Pour la maison, pour Marion, pour moi : danser entre les failles du disque qui se remplissent lentement de souvenirs.

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