Lucy : la critique bête et méchante

Je m’étais promis, hein.

Je m’étais promis que je ne dirai RIEN sur ce film, parce qu’il faut savoir être magnanime. Et que je vais encore passer pour un pisse-froid qui mange du humus maison fait à partir de pois chiches cultivés sur le balcon de mon appartement parisien en regardant un film de Bela Tarr sur Arte + 7.

Oui mais je me suis rendu compte que c’était bientôt la reprise, et que mes réserves de bienveillance ont tout intérêt à être remplies à ras-bord. Donc désolé Lucy, mais je ne peux pas t’en consacrer. Alors respire un grand coup, ça risque de piquer un peu.

Je suis allé voir Lucy avec un peu de curiosité et beaucoup d’appréhension. De Besson j’ai adoré Le cinquième élément eeeeeet… c’est à peu près tout en gros. J’ai vaguement suivi le reste de ses productions affalé dans mon canapé, le cerveau en veille. Cerveau dont, d’après le postulat du film, on n’utilise que 10% des capacités totales.

Oui bon.

Alors.

Déjà, toute recherche de plus de sept secondes t’auras appris que c’est pas vrai, mais à la limite, ça c’est pas grave. Il existe des histoires avec des points de départ plus bidons : Autant en emporte le vent part du principe que Scarlett va prendre une bonne décision dans sa vie et Entre les murs que l’Éducation Nationale peut aider les gamins. Donc bon, les 10% du cerveau…
Non. Ce qui m’a un peu fait baver, c’est que c’est quand même qu’il s’agit d’une ficelle scénaristique employée depuis Mary Shelley ou presque (il y a même un épisode d’X-Files qui en parle, c’est dire…). Pour un film qui se veut révolutionnaire, ça commence mal. Mais je suis mauvaise langue – pour les deux du fond qui n’avaient pas encore compris – ça va peut-être être très bien…

Après une petite intro du style « qui sommes nous, où allons-nous, qu’ai-je fait de mon portefeuille ? » Lucy s’ouvre sur la présentation de l’héroïne éponyme, une jolie blonde pas très futée qui vit à Taiwan. On sait pas trop ce qu’elle fout là, si elle voyage, étudie ou a gagné un voyage au dos d’une boîte de raviolis. Toujours est-il qu’elle fait rapidement la connaissance d’un loquedu quelconque avec qui elle se met à fricoter. Un beau matin, le loquedu en question lui demande un tout petit service : remettre le contenu d’une valise à l’hôtel devant lequel ils se trouvent.

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Hi hi hi je suis bête, je bois mon soda avec la tête penchée !

Et alors attention. On se concentre. Je sais que l’histoire vient de commencer mais il va falloir être fort : Lucy a, à ce moment, LA réaction intelligente et cohérente du film. Elle REFUSE. Là tu te dis que tu as peut-être une chance de sortir de la salle avec tous tes neurones (en fait non, hein). Loquedu insiste lourdement, à tel point que tu te demandes pourquoi Lucy ne lui fiche pas une tarte avant de tourner les talons. Devant son refus, il finit par la menotter purement et simplement à la valise. « Ah ah, ricane-t-il, maintenant tu va devoir faire ce que je dis, parce que seul le destinataire de cette valise a la clé des menottes. »

Les menottes ayant eu l’air d’être achetées à la Foir’fouille, tu te dis que Lucy va avoir le bon sens de se rendre dans le commissariat le plus proche, balancer Loquedu et leur emprunter une scie à métaux avant d’oublier cette mésaventure.

Bin non. Tu oublies qu’elle a dépassé son quota d’actions cohérentes qui était de un. Elle préfère se soumettre au chantage et remettre une cargaison de toute évidence méga-suspecte à des inconnus. Bien bien bien…

Évidemment tout ça tourne très mal. Dès qu’elle se présente à la réception, notre blondinette est capturée par de vilains hommes de mains et Loquedu se fait refroidir. Tant mieux, j’en pouvais déjà plus de lui. Ah, et oui, un truc histoire de rendre la suite plus simple : tous les méchants sont des taiwanais, sauf un. Voilà. Jaune = vilain. 

Lucy est amenée dans la suite du Vilain en Chef qui s’adonne à des expériences de chirurgie amusante sur des victimes innocentes. Même si c’est sans doute très important, je pensais bêtement qu’il y avait des endroits un peu plus appropriés pour faire ça, parce que je vous raconte pas l’état de la moquette après. Le contenu de la valise est enfin révélé, il s’agit d’une nouvelle drogue apparemment très puissante. Après avoir assommé notre « héroïne » (faute d’un meilleur mot), Vilain en Chef lui coud dans l’estomac l’un des sachets de drogue histoire de la faire passer en loucedé à la douane. Un peu extrême mais efficace. On lui explique, à elle et à trois malheureuses autres victimes, que quiconque mouchardera à la police verra sa famille mourir dans d’atroces souffrances. Lucy est terrorisée et ne pense qu’à survivre. Le temps que son avion décolle, on l’enferme sous bonne garde. C’est sûr que pour surveiller une personne terrorisée qui sort juste d’une opération, faut au moins deux marmules armées jusqu’aux dents. L’une des marmules en question se permet un peu trop de familiarités avec Lucy qui lui explique sèchement sa façon de penser.

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Le Vilain en Chef est très vilain. Même quand il boit un verre ou qu’il prend du diesel.

Alors là aussi, j’ai un petit souci. Venant de n’importe quel autre personnage, j’aurais compris sa réaction. Mais on vient de nous coller une scène JUSTE AVANT où elle se répétait en boucle qu’elle devait survivre, surtout ne rien faire, et gagner du temps. Au plan d’après, elle provoque une montagne de muscles. Bon bon bon… Furieux de ce refus (ou de l’incohérence de l’histoire, allez savoir), le gardien roue Lucy de coups, en particulier dans le ventre. Et là, c’est le drame (enfin, le deuxième drame après mon entrée dans la salle) : le sachet de drogue craque et se déverse dans l’organisme de la jeune fille. C’est à ce moment que…

L’on se retrouve dans une université dans laquelle un professeur ‘achement connu (Samuel Norman qu’il s’appelle) fait une conférence sur la neurologie. Il s’agit soi-disant de la sommité mondiale en la matière mais, par décence, j’éviterai de vous résumer le contenu de sa conférence, je ne veux pas me retrouver avec l’Amicale des Neurologues aux fesses. Pour faire simple, Norman explique que hou là là, les humains n’utilisent que 10% de leurs cerveaux et que les dauphins, eux sont à 20%, ce qui leur a permis de développer un sonar intégré. Les questions fusent. Naïvement, je pensais que lesdites questions seraient du genre « Eeeeuh, si les dauphins utilisent le DOUBLE de leurs capacités cérébrales, pourquoi n’ont-ils pas bêtement asservi la Terre ? » ou bien « Les dauphins ? Ces sympathiques bestioles qui violent leurs femelles en réunion ? » voir même « Allez monsieur, ça suffit, faut partir maintenant ». Ben non. Tout le monde se demande ce qui se passerait si on montait à 40, 50, voir 100%. Le tout entrecoupé de plans durant lesquels Lucy fait l’intéressante à grimper au plafond parce que, OH MON DIEU CETTE DROGUE DÉVERROUILLE LE POTENTIEL DE SON CERVEAU !

M… Mais… Mais… Mais eh, les gens de la Mafia taïwanaise ! Vous n’êtes qu’un ramassis de jean-foutres ! Les gars, vous développez une nouvelle drogue et vous ne testez même pas ses effets en cas d’overdose ? Vous allez pas me dire que c’était les scrupules qui vous étouffaient ? Franchement bravo. Maintenant vous allez en chier et nous aussi dans la salle. Monstres. Vous devriez avoir honte.

Lucy reprend à peu près le contrôle d’elle-même et, dans une scène qui semble être un rush perdu du Cinquième Élément, se libère de ses geôliers. Notre blondinette idiote est devenue une surfemme, et tout ce qu’il a fallu pour ça, c’est douze kilos d’une dope de synthèse. Je voudrais pas passer pour un féministe hystérique mais le message « pour faire d’une fille un personnage principal, le plus simple c’est encore de la droguer », je trouve ça moyen tout de même. Super-Lucy déboule dans un hosto sans juger bon de laisser les armes dont elle s’est emparée à la consigne et bien entendu, PERSONNE ne lève le petit doigt pour l’en empêcher. Avis aux touristes taïwanais : si vous saignez, pensez à vous munir de votre PPK avant de prendre un ticket aux Urgences.
Tandis qu’elle se fait retirer du bidou ce qui reste de drogue, elle appelle sa maman, histoire de dire adieu à son humanité qui lui échappe. Oh là là, c’est triste, c’est symbolique, c’est comme un accouchement dévoyé, qu’il est profond ce Luc Besson. C’est révolutionnaire, on dirait un anime japonais (n’importe lequel).

Prenant peu à peu conscience que son corps aura du mal à supporter les changements qui s’opèrent dans ses petites cellules grises, Lucy décide de prendre contact avec la seule personne susceptible de l’aider : le fameux professeur Norman. Elle lit donc ses recherches en quelques minutes avant de l’appeler à son hôtel. Pour le convaincre qu’elle connait ses travaux sur le bout des doigts, elle lui fait part d’un argument IMPARABLE : elle lui cite le nombre de pages qu’il a écrit sur la neurologie. Fantastique. Personnellement, j’ai lu toute l’Encyclopedia Universalis, elle en fait 23786. Je vous épate hein ? Et bien entendu, notre homme, sommité dans son domaine, avale le truc sans un murmure de protestation. Et comme Lucy, elle aime bien crâner, celle-ci commence à faire l’intéressante en prenant le contrôle des différents appareils électriques de la chambre du professeur, radio, lampe, sèche-cheveux, sex-toy à piles. Norman accepte de rencontrer la jolie blonde à Paris, peu désireux de se faire électrocuter par le sèche-serviette.

Le temps presse. En effet, les trois autres convoyeurs de drogue sont sur le points de repartir dans leurs pays d’origine. Pas le choix, Lucy repart à l’hôtel de Vilain en Chef et, grâce à ses super pouvoirs (et une nouvelle scène repiquée sur Le cinquième Élément) se débarasse du menu fretin, avant de débarquer dans la chambre de son bourreau et de lui planter deux PUTAINS DE COUTEAUX DE CHASSE dans les mains. Eh ben le mec il m’impressionne. Au lieu de défaillir comme tout un chacun, il se contente de devenir tout rouge et d’écumer, un peu comme s’il avait avalé une cuillère de purée trop chaude. Et pendant qu’il éructe, notre Lucy nationale lui extrait les informations du cerveau par télépathie. Parce que bon, se contenter d’un truc banal comme l’hypnose qu’elle doit à présent maîtriser les doigts dans le nez, non, ç’aurait été trop simple. Non. On mutile le gars et on lui fouille dans la cervelle. Tout dans la subtilité.

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Leeloo Dallas Moulti… Oups pardon…

Usant ses nouveaux pouvoirs psychiques et son super abonnement téléphonique, Lucy prend contact avec un inspecteur de police histoire de faire intercepter les trois autres porteurs de drogue.

Ah ? Ah okay. Sympa Lulu. C’est pas comme si au début du film, les mafieux taïwanais avaient juré de s’en prendre aux proches des porteurs en question s’il arrivait quelque chose… ‘fin bon. On a fini par comprendre que ce que tu as gagné en connaissances, tu l’as perdu en délicatesse.

Tiens, merci de me le prouver à nouveau. Plutôt que gagner la France en détournant un jet privé quelconque – me dis pas que tu sais lire le taïwanais mais pas piloter un avion – Lucy décide de prendre un engin de ligne. Et ça ne loupe pas : le voyage ne se passe pas bien. Notre wonderwoman commence à se désintégrer du fait d’un manque de drogue, type tableau contemporain ou portrait de Cher avant sa chirurgie esthétique. La voilà donc dans les toilettes à s’envoyer le reste de son sachet avec autant d’enthousiasme que moi sur un cageot de framboises.

Bonnant malant, elle parvient en France, où les mules ont été rapatriées. C’est là qu’elle rencontre Del Rio, le flic qu’elle a contacté un peu plus tôt. Et là, oh oh oh, c’est le passage féministe du film. Les deux totos doivent se rendre au plus tôt à l’hôpital où se déroule l’extraction des sachets de drogue, les vilains de Taiwan ayant enfin décidé de faire autre chose que se frotter les mains en souriant énigmatiquement et d’attaquer les lieux. C’est donc Lucy qui prend le volant, et qui pilote avec une dextérité surnaturelle, sous le regard médusé de son comparse masculin.
Sauf que…
Sauf que, on passe l’histoire à nous raconter que Lulu est dotée de pouvoirs quasi-surnaturels, qu’elle peut manipuler la matière à sa guise et déplacer les objets… Bien bien… Donc j’ai une question… Si tu es capable de faire voler en l’air une demi-douzaine de méchants, pourquoi tu ne décolles pas style Superman vers l’hôpital ? Ça t’aurait peut-être évité de transformer la moitié des piétons du 1er arrondissement en tartare-ferraille… enfin, je dis ça du haut de mes 10% de capacités cérébrales hein !

Après avoir génocidé un nombre impressionnant de figurants (mais on s’en fout, dans le 1er il n’y a que des touristes), Lucy arrive à l’hosto et récupère les sachets de drogue. Alors oui, elle bat encore des méchants mais bon, elle est invincible, les scènes de combat ont donc tout l’intérêt d’une déclaration d’impôts.

C’est à ce moment que le « plan » de notre héroïne est dévoilé : elle va demander au professeur Samson de lui injecter toute la drogue restante afin d’atteindre son plein potentiel et de transmettre toute sa connaissance à l’humanité. Le tout pendant que des figurants français défendent le bâtiment contre des figurants taïwanais, dans une grande bataille de « qui joue le plus mal » ? Mention spéciale à Del Rio qui se prend une balle dans le cou et qui 8 secondes plus tard, n’arbore plus la moindre cicatrice. Chapeau la police française.

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« Et donc, vous voulez qu’on vous injecte une drogue hypra dangereuse qui peut vous transformer en un être omniscient et incontrôlable ? Je suis opé. »

Lucy part dans un grand trip existentiel où elle voyage à différentes époques, style 2001 Odyssée de l’espace (mais la version simplifiée pour les moins de 8 ans et Nadine Morano) pour finir par tomber sur Lucy, la première ancêtre de l’humanité. Re-symbolisme, re-complexité, re-profondeur. Et au moment où Vilain en Chef arrive pour en finir avec son ennemie – et avec ce film, ce que l’on peut comprendre – notre surdouée disparaît purement et simplement. Le vaillant Del Rio a enfin le droit à ses trois secondes de gloire en abattant le méchant, avant de se demander où se trouve Lucy. Un texto lui répond : Je suis partout. Pendant que le flic s’interroge sur les goûts pour le moins douteux de la jeune fille en matière de presse écrite, Norman récupère le dernier cadeau de Lucy, sur lequel elle a entreposé toute la connaissance de l’univers : une clé USB.

Une. Putain. De. Clé. USB.

En fait t’es une troll, Lucy, c’est ça ? Tu pouvais pas transférer ton truc sur une nouvelle machine, vue que t’es omnipotente ? La faire advenir sous une forme immatérielle, genre dans l’atmosphère ou je sais pas quoi ? Mais noooon, vaut mieux une clé USB, qui marchera plus à la prochaine mise à jour de Windows, ou qu’un employé peu scrupuleux s’empressera de formater pour y foutre son porno. Pfffff.

Moralité : Euh… La drogue, çaymal, mais des fois, ça permet de connaître le sens de la vie ?

Oh et si : plutôt que de chercher bêtement un sens à ce film, regardez la belle histoire d’amour entre le cadreur et Scarlett Johansson. Il y a plus de poésie dans quelques plans volés que dans toutes les recherches esthétisantes de Besson.

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2 réflexions sur “Lucy : la critique bête et méchante

  1. Tout ce que tu dis sur l’enveloppe physique du film -si je peux dire ça de cette façon- est juste, c’est un film d’action visuelle avec des situations simplistes et bêtes, mais tu ne parles du reste: la spiritualité que vit Lucy; elle la vit à cause d’une drogue mais certaines personnes dans le monde la vive normalement, par la méditation par exemple.

    • Le problème est que je cherche encore la spiritualité, dans ce film. On dirait que Besson a fait une synthèse des clichés mystiques et « philosophiques » les plus simplistes qui soient et qu’il essaye de nous vendre ça pour une oeuvre profonde.
      Lucy ne se serait pas prix au sérieux, j’aurais compris. Mais là…

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