Dilettante : Le grand sommeil

I.

… Regarder Le grand sommeil parce Lauren Bacall est morte. Ils l’ont dit partout, en gyrophare sur les chaînes d’info, les écrans, les radios. Regarder Le grand sommeil pour la première fois parce que c’est l’occasion. Et aussi pour se mettre à l’abri.

 

II.

Je me glisse dans le noir et blanc comme dans le manteau de mon père quand j’étais môme. Il fait chaud, je suis en sécurité et il y a ce parfum, celui qui protège. Tant que l’air sent comme ça, il ne peut rien se passer. On peut juste écouter l’histoire. Celle de Philip Marlowe et surtout de son monde. Un monde où les moteurs pétaradent vraiment, où les hommes boivent. Comme si leur vie en dépendait. Un monde où les boucles des femmes retombent si joliment sur leurs épaules lorsqu’elles retirent n’importe quel mystère qui construit leur chignon. Cet univers n’existe plus – je doute qu’il ait jamais existé – et moi aussi je mène l’enquête. Retrouver les bouts, la cohérence.
De ce temps en noir et blanc. Moi le gosse du technicolor.

III.

Je n’y arrive pas, vraiment je n’y arrive pas. Paraît que l’époque était sexiste en diable, la femme un objet de fantasmes et puis c’est tout. Je devrais m’indigner ou « remettre dans le contexte » Ça se fait beaucoup, ça « remettre dans le contexte ». Mais rien à faire. Quelle que soit la façon dont je tourne ce que je vois, même si je cligne très fort des paupières, ce que je vois, c’est que c’est Bogart, le bout de bidoche. Les femmes, toutes les femmes, le jaugent, le regardent, et se demandent quelle dose de plaisir elle vont en tirer. Et pas que Lauren Bacall. Même la chauffeur de taxi celle qui lui dit après sa course :

« Si vous avez besoin de moi appelez-moi.
– La journée ou le soir ? qu’il répond, Marlowe-Bogart, il se croit malin, il se croit en une époque régie par le mâle.
– Le soir. La journée je travaille. »

Et elle se barre. Je me marre. Marlowe court de bibliothèques en lieux de crimes en appartements véreux. Il doit se déplacer, tout le temps et partout. Les femmes ne bougent pas, bougent peu. Elles n’en n’ont pas besoin. Les choses se dénoueront. Autour d’elles. Et des boucles qui retombent si joliment sur leurs épaules.

IV.

Il y a cette vieille maison, les personnages du film y retournent tout le temps. C’est là qu’a eu lieu le meurtre le plus important du film, c’est là que le héros cherche la vérité. Au centre de la pièce, un masque. Dans ce masque, un appareil photo. Marlowe passera une bonne partie de son enquête à en chercher la pellicule. Je regarde le masque. Il a vu ce que je n’ai pas vu. Sur la pellicule, le bout d’histoire qui me manque pour éclaircir ce sac de noeuds. La cachette parfaite : le bout de pellicule manquant au film est caché dans le film lui-même.

V.

Et puis Lauren Bacall elle-même, bien sûr. Je ne l’ai jamais vue jouer, je peux bien le dire, c’est trop tard, y a prescription. Je suis époustouflé, j’ai jamais vu ça. Tracée à grands traits droits, ou alors très légèrement courbés. Un arc. Ses mouvements, son phrasé obéissent à un idéal presque géométrique d’harmonie. C’est comme si même l’univers autour d’elle reconnaissait son pouvoir. Les ombres crades, les formes chaotiques dansent autour d’elle sans la toucher. Qu’elles s’approchent trop et elles sont elles aussitôt converties. En quelque chose d’élancé, de noble et de parfaitement proportionné. Même dans cette scène totalement loufoque, grotesque, où Bogart l’implique dans un canular à la police. La farce grotesque devient lente, pensive et très très drôle. Lauren Bacall a le Nombre d’Or dans les atomes.

Et puis c’est la musique de fin. Toujours le même brouhaha qui craquèle à mes oreilles.

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