Glee Kids

20h20. Le texto disait 20h30 et ça fait déjà un quart d’heure que je patiente. Même qu’il y a deux trois personnes qui commencent à me regarder d’un air louche. Dans trente secondes il vont penser que je fais des repérages pour un casse et appeler les flics. La vérité, c’est qu’en plus de ma tendance maladive à arriver TRÈS en avance – collégien je prenais le bus scolaire à sept heures quinze du matin au dépôt alors qu’il passait en bas de chez moi à huit heures – j’ai le  coeur au bord des lèvres. Pour la première fois de ma vie, j’ai le trouillomètre à zéro à l’idée de participer à une fête d’anniversaire. Pourtant je suis présentable, hein. J’ai mon jean correct, l’un de mes jolis T-shirt rigolos, je n’ai pas oublié les cadeaux du Birthday Boy ni la salade composée ou le gâteau. Je ne peux pas faire plus. Mais je n’arrive pas à me départir de cette angoisse, l’une des pires, celle qui chauffe sous les ongles.

Parce que ce soir, je sais, je vais être le doyen.

20h22. Je vais me barrer. C’est ça. Une gastro, ça frappe sans prévenir non ? Ça vaut mieux d’être recroquevillé entre son lit et les chiottes que de vivre ça. Va y avoir des regards surpris, c’est forcé. De petites gênes si je ris trop fort. On évite de se donner en spectacle, quand on a dix ans de plus que la moyenne d’âge des invités. Regarde le mec qui essaye de se la jouer cool. Oh, ils seront polis, sûrement. Mais ça va planer. C’est forcé, je l’ai déjà vécu, je l’ai déjà ressenti. Le « Et donc, toi tu es… ? » Oh non, pas le « Et donc, toi, tu es… ? » Le « Et donc, toi, tu es… ? » qui signifie, tout simplement « Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Bonne question.

En face de la Porte, il y a la devanture d’un restaurant. Le genre où les gens de mon âge passent leurs soirées. Le reflet dans la vitre me toise. Même là il n’y a pas moyen de se tromper. Les traits un peu marqués, juste un peu, ne mentent pas. Le cheveu rare, ce putain de cheveu rare encore moins. Les cernes non plus ne sont pas celles d’une nuit trop claire. Ce sont des marques d’usure, celles qu’on peinturlure. Je peux tourner l’énigme dans tous les sens, j’ai l’air de ce que je suis : un prof. Un prof avec un sac à la main. Une sac qui contient…

Merde. Les cadeaux. Je ne vais pas les abandonner sur le pas de la porte, style bébé devant une église. Bon allez. Tu n’avais qu’à dire non avant. Alors tu mords sur ta chique, tu arrêtes de jouer les Narcisse et tu frappes à la porte, de toutes façons il est

20h30. Comme prévu, je suis arrivé le premier. Seuls la Birthday Girl et le Birthday Boy sont là. Je balbutie une vague excuse, j’arrive toujours trop tôt et…

« Ah bon ? On avait donné une heure ? »

Ça me la coupe dis donc. Ben oui ils avaient donné une heure. Même que j’ai regardé sur Mappy combien de temps ça prenait et j’ai rajouté un quart d’heure au cas où je me perdrais (je me suis pas perdu). Ne trouvant rien d’autre à dire, je tends bêtement mes offrandes alimentaires. La mousse de fruits que je transporte depuis trente-cinq minutes n’a pas spécialement apprécié mes allers-retours perpétuels devant l’appartement et s’apparente désormais à une oeuvre d’art contemporaine. Les deux fêtards s’en emparent en rigolant. Elle a l’air trop délicieuse qu’ils disent. Pas vrai qu’elle a l’air trop bonne ?
Je sursaute un peu en m’apercevant que deux autres personnes ont débarqué. Eux aussi sont jeunes, beaux et déjà en train de se marrer. L’un d’entre eux évoque un film que j’ai vu, je sors une banalité, il me regarde et me demande clarifier mon propos. Je pourrais être un koala albinos, je pense qu’il aurait eu le même ton. J’obéis, on commence à discuter et une fille avec des lunettes extraordinaires se joint à nous pour donner son opinion. Encore en souriant. Je respire.

Les conversations se multiplient avec les arrivants. Le « Et donc, toi, tu es… ? » n’a pas encore pointé sa gueule jusque là. Alors que je recommence à respirer, une fusée brune se dirige vers moi et me lance un « Tu fais quoi dans la vie ? » C’est un peu mieux. Mais va falloir se lancer quand même. Abandonner ce petit moment de sérénité. J’inspire, je ferme presque les yeux et j’y vais.

« Je suis prof. »

Il y en a beaucoup dans ces trois mots. J’ai fait court pour ne pas balancer tout le reste. « Je ne suis pas des vôtres. » « Je suis de ceux que vous ridiculisiez il y a pas si longtemps. » « Je suis un grand. »

« C’est génial ! Pourquoi tu as décidé de faire ça ? »

J’ouvre prudemment un oeil. La fille me regarde en sautillant presque sur place dans l’attente de ma réponse. J’ai presque envie de la saisir par les épaules, de la secouer, de lui demander si elle a compris ce que je viens de dire. J’ouvre la bouche.

Et je raconte pourquoi j’ai décidé de faire ça. Depuis le début, tant qu’à faire. Elle, elle écoute, toujours en sautillant. Je sors mes anecdotes les moins usées, ça la fait rire. Elle a envie d’en savoir plus, vraiment. Pendant un moment, je suis le centre de son attention complète, elle écoute. C’est intimidant, en fait. Elle écoute vraiment. Sans affectation et les yeux brillants. Avant de, brusquement, partir se dandiner sur la piste de danse improvisée. Me laissant avec ce simple constat : personne dans cette pièce surchauffée n’en n’a rien à foutre de mon âge. De mon parcours, de ce que je crois être mon imposture. Seule compte la joie que j’apporte. Tous les participants à cette fête sont simplement heureux d’eux-mêmes, d’être là. Sans égoïsme ou égocentrisme. Ils profitent, ils se jettent à corps perdu dans l’euphorie. Je secoue la tête. Je n’arrive plus à réfléchir. Je balbutie en boucle, à qui veut bien l’entendre « Je suis tellement content. Merci. »

La soirée se poursuit, en compagnie des Glee Kids. Je me laisse porter. Par les mots, les notes, les visages. Jamais seul, jamais à l’écart. Simplement moi-même. Ce soir, pour une fois, je n’ai pas peur.

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