Constellation

Pour Rémi et Thierno

Vieillir.

Je viens de trouver la définition du mot « vieillir », la mienne.

Vieillir, c’est constater que les choses ne vont plus d’elles-mêmes.

Il n’y aura pas toujours du temps à dilapider, de l’énergie à laisser filer entre les doigts et surtout, surtout, des personnes que l’on peut se permettre de passer sans rien dire.

C’était à la fin de l’année dernière, l’année scolaire, celle qui compte pour moi. Je pense que l’année prochaine, je partirai sûrement du Collège Crimea et que leurs rires, ceux de mes collègues, de mes compagnons d’armes, ne se mêleront plus aux miens. Que, dans des coulisses bretonnes, j’ai passé quelques instants à parler à bâtons rompus avec quelqu’un que je ne fréquenterai probablement plus jamais, même si ça serait bien chouette. Et surtout je pense à R. et à T. Qui, sans que je comprenne pourquoi, pour rien, ont bataillé tant qu’ils pouvaient. À coups de téléphone, de mails de lettres – même de lettres – pour que les liens qu’on avait tissés ne s’effilochent pas. Trop occupé à me regarder, à danser ici et là, à me gaver du temps qui passe, j’ai laissé les fils se dénouer, pensant que ça allait de soi. Pas eux.

Le coup de grâce, c’est quand Marc-Aurèle se reconnaît dans un billet que j’ai écrit tant par envie que par vanité. Et qu’au lieu de me foutre son poing dans la gueule, il m’offre son amitié. Comme ça. Ce truc rare et précieux, ce machin inestimable.

À nouveau j’ai huit ans. Je suis dans la voiture familiale, c’est la nuit, on voyage vers l’autre bout de la France. Par la fenêtre, j’aperçois un immeuble, lumières allumées. Des silhouettes s’agitent, toutes différentes. « Tellement de gens », je pense, « ils vivent tellement d’histoires en même temps, partout. Et à combien en aurais-je accès durant toute ma vie ? » C’est le genre de réflexion qu’on se fait dans un demi-sommeil et qu’on enfouit. Pour plus tard. Pour ses trente-et-un ans.

Alors je décide de ne plus gâcher une seule histoire qui en vaut la peine. J’embarque sur le bateau de la capitaine pirate, dans le château de la princesse. Avec le garçon au prisme je parcours les rues de Paris tandis qu’on se raconte, j’invente un récit éphémère pour Celle-aux-Masques. Je célèbre la diva. Je raconte une histoire de Lovecraft aux deux enchanteurs de l’autre côté du monde. Nous pique-niquons devant un piano, avec le type des coulisses, dégivrons un frigo avec la fille du gel et rédigeons en duo avec Le Meilleur Collègue du Monde. Et tant d’autres. Parfois, souvent, je les écris. Pour les remercier. Ou simplement pour m’assurer du prodige : oui, ils existent.

Avec deux décennies de retard, je reçois en pleine face le miracle affreusement banal de l’amitié. Je vieillis et tourne enfin les yeux vers cette constellation de gens qui me laissent partager leurs histoires.

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