Le congélateur

Pour Jade.

Tout d’abord le froid me parut normal. Après tout, c’était la première fois que je quittais mon appartement plus d’une semaine – le mien, pour de vrai – et je ne savais pas à quoi m’attendre en revenant. Je me débarrassai de mes bagages et me laissai tomber sur le canapé-lit. Le simple fait que les murs couverts d’affiches soient encore en place me semblait miraculeux. Durant mes vacances, je m’étais convaincue que j’avais forcément oublié de fermer un robinet ou de tourner une manette et que je retrouverais mon minuscule studio encerclé par les pompiers, transformé en piscine ou tout simplement réduit en décombres fumants. Mais non. Juste une odeur de renfermé et ce froid perçant. Les trois fenêtres de la pièce étaient pourtant closes.

C’est en ouvrant la porte de mon frigo que je compris ce qu’il se passait. Le compartiment du congélateur était rempli à craquer de glace. Je me sentis rougir. Je devais avoir oublié de vidanger quelque chose, d’appuyer sur un bouton, le genre de truc qui ferait rire mon père et que ma mère s’empresserait de ressortir lors d’un dîner de famille. J’étais bien mignonne à vouloir vivre toute seule, mais j’étais infoutue de prendre soin de mes appareils électroménagers. J’optai donc pour la discrétion et envoyai un texto à un ami. La réponse ne se fit pas attendre : « Attaque la glace au tournevis passé sous l’eau chaude. » Munie de mon instrument, je m’agenouillai devant l’appareil et ouvrit à nouveau le congélateur.

C’est à ce moment que je vis la glace.

Le renfoncement tout entier était pris dans une gangue scintillante. Dire qu’elle était blanche serait aussi simpliste que dire qu’un film en noir est blanc est vraiment en noir et blanc. Le blanc n’était qu’en nuances : nuances de mat et de brillant, de clair et de foncé, de pleins et de creux. Il me suffisait de bouger très légèrement la tête pour que les veines miroitantes se déplacent, projetant de nouvelles formes sur les cristaux. En plissant les paupières, il me semblait qu’elles s’irisaient. Deux, trois, quatre arc-en-ciels s’entrecroisaient devant moi.

Je secouais la tête, consciente que j’étais restée figée devant un congélateur foireux pendant dix minutes. Le tournevis avait glissé sur le plancher à côté de moi. Je ne m’en étais pas rendue compte. Je haussai les épaules. Il était tard, j’étais si fatiguée. Et on m’attendait ailleurs.

Le réveil du lendemain fut laborieux. Je tentai de me redresser, luttant héroïquement contre les six vodkas descendues la veille. La lampe que j’avais oublié d’éteindre m’éclairait en pleine figure, la lumière se reflétant sur la glace aux murs.

La glace aux murs.

Il me fallut un bon moment pour comprendre que je n’étais pas encore en plein délire alcoolisé. Assise sur mon lit, très droite, j’approchai la main de l’une des parois. Elle se posa sur une surface irrégulière, à la fois lisse et rugueuse. Une lame de cristal mêla un peu de sang au givre. Devant moi, Marylin Monroe me renvoyait un regard interrogateur : sa photo était prise dans des fractales translucides d’où seul émergeait son visage. Et à quelques centimètres à peine, l’artiste : le congélateur qui béait sur ce que mon regard percevait comme un abîme sans fond. La glace y était désormais d’une pureté absolue. Elle colonisait ce qui, deux mois plus tôt – une éternité – avait été décrit comme un studio de douze mètres carrés, refait à neuf, chauffage électrique, cinq-cent-soixante-dix euros charges comprises.

Et aujourd’hui un écrin.

Un écrin, je ne frissonnais pas en l’arpentant, trois pas vers la fenêtre, trois pas vers la porte. Un écrin, je ne me blessais pas en caressant les murs sur lesquels le soleil jouait désormais. Un écrin, je lisais désormais les motifs de glace comme ceux d’une tapisserie. Mieux. Je les filais. Encore une fois je bougeai la tête et cette fois-ci, les rigoles gelées se déplacèrent vraiment. Des arabesques succédaient aux formes géométriques, des corolles s’épanouissaient sur des cœurs de vif-argent. Il ne me fallut qu’une pensée pour que le plancher entier ne disparaisse sous un flot figé. En plissant bien les yeux, on pouvait distinguer, à travers mon nouveau domaine, les restes d’un tournevis démantibulé. La magnificence ne pouvait être contenue plus longtemps. Déjà ma porte craquait sous la force du gel et se répandait dans la cage d’escalier, les rues, la ville.

Ce serait la plus belle des ères glaciaires.

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Une réflexion sur “Le congélateur

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