Cher Matt : Israël et Palestine et Palestine et Israël et montage

(NB : Pourquoi j’écris à Matt Smith)

Cher Matt.

Ça faisait longtemps, hein ? Je sais. Je voulais pas te déranger pour rien. Mais là, je suis un peu paumé. À tel point que je ne sais pas trop comment commencer.

Ah si. Le montage.

Tu sais, Matt, il y a un truc que j’adore au cinéma et dans les séries, c’est le montage.

On raconte que le premier épisode de Star Wars était bien parti pour faire un four. Georges Lucas et son monteur l’ont retravaillé presque plan par plan, coupant des scènes, en rajoutant d’autres, et c’est devenu le block-buster – et le rêve humide de geeks, moi le premier – que l’on sait.

Il y a un truc que j’exècre dans la réalité, c’est le montage.

Depuis quelques semaines, nous nous improvisons tous monteurs d’une actualité abominablement importante, terriblement complexe : le conflit israëlo-palestinien et ses derniers développements. Face à ces images insoutenables, à ces civils qui s’abattent sur le sol en criant, à ces voix qui commentent en tremblant, comment rester insensible ? Comment ne pas exprimer son désarroi, son putain c’est dégueulasse, gouvernement d’assassins, association de terroristes. Comment ne pas réagir spontanément, bref, faire comment ne pas faire preuve d’humanité ? Je sais pas ce que tu ressens face à ça, Matt. Peut-être que tu le subis moins de plein fouet en Angleterre. Il paraît que la presse internationale s’interroge sur la façon dont la France vit ce conflit.

Ça confirme ce que je pense. Notre monde n’oublie plus.

Nos cris résonnent sur nos murs facebook, nous brandissons nos hasthags de guerre. On signe des pétitions, on relaie des liens de sites qu’on n’a pas consultés en entier mais putain c’est quand même trop dégueulasse ce qui se passe. Les commentaires ne se font pas attendre, les disputes éclatent. Comme ça a toujours été le cas. Sauf que là, tout reste. Tout est écrit, déposé, accumulé. Et sur les cadavres on empile notre pauvre rhétorique, sur l’horreur nos cris et notre mauvaise foi. Et on participe à ce sale film, à ce système, le très à la mode « politico-médiatique » dont on nous a appris à nous méfier. À cette vérité insoutenable, on ajoute des soi-disants messages de paix d’une mère palestinienne, le peut-être appel à la concorde d’un ministre israélien. Ces gens nous prennent aux tripes, et donc on accepte de les croire vrais. Chacun allume sa petite flamme pour attiser ce grand bûcher. Nous nous identifions virtuellement à cette population qui souffre et dont, finalement, peu de gens sont vraiment proches. Parce que les écrans nous les assènent, parce que les mots se concentrent dessus. Nous sommes eux. Chaque soir au JT, à chaque fois que l’on rafraichit notre flux d’actualité. Pour l’instant. Parce que demain nous serons du Bangladesh, de Russie ou de Chine ou le temps ne s’arrête pas, où les larmes et le sang coulent, aussi.

Alors quoi ? Comment réagir, Matt ? Faire son petit lâche, s’enfouir et fermer sa gueule ?

Je ne crois pas. Mais nous avons oublié le sens de l’engagement, la force de la parole. C’est un pouvoir extraordinaire mais aussi terriblement important que de pouvoir donner son avis et de s’engager. Ce sont des outils que l’on doit manier avec la plus grande précaution. Et cette précaution s’appelle l’information. Ceux qui nous lisent ne partagent pas forcément nos opinions, ne savent pas que, sous le coup de la colère, nous pouvons exagérer, ou que nous sommes amateurs de sarcasme. Alors, tout comme participer à une manifestation nécessite, à mon sens, une véritable perception des enjeux, il en va de même lorsque l’on s’exprime. Parce que la moindre ligne, le moindre mot peut attiser la haine. Oh, ça n’est pas grande chose. Cinq, dix, quinze personnes s’engueuleront. Peut-être plus si on a la chance de faire le buzz, d’être populaire. Mais est-il nécessaire d’ajouter de nouveaux cris à ces hurlements ? Dans ce territoire dont on ne peut même pas prononcer le nom sans être sommé de choisir son camp – Palestine, Israël, bande de Gaza, territoires occupés – des gens souffrent de chaque côté. Qu’on en arrive à décompter les morts, leur état-civil et leur occupation pour savoir quel peuple mérite le plus le titre de martyr me semble tout simplement abject. Parfois, Matt, on me dit que je suis un peu superficiel à surtout partager des chansons, des bouts de film et des anecdotes sur mon coin d’internet. C’est que la peur d’infecter me paralyse la mâchoire.

Toute ligne commentant ce conflit – n’importe quel conflit en fait – devrait à mon sens être informée, vérifiée, pesée et relue. Capable de citer ses sources et ses annexes. Ce n’est pas être byzantin, c’est tout simplement faire preuve de décence.

Informons-nous. Discutons, posons des questions, les bonnes, les mauvaises, peu importe. Débattons pour mieux comprendre. Allons plus loin. Soyons citoyens dans nos pays, exigeons des actions, de véritables informations de nos diplomaties respectives. Mais cessons d’accuser, de pointer du doigt les gentils ou les méchants au détour d’une citation bourrée d’erreurs d’orthographe.

Ne nourrissons pas la haine, l’ignorance et la bêtise. La fiction collective de guerres qui n’ont pas besoin de nous pour s’enfoncer dans l’horreur.

Publicités

2 réflexions sur “Cher Matt : Israël et Palestine et Palestine et Israël et montage

  1. Il est 8 h du matin et je n’en suis qu’à ma première tasse de café je risque donc de ne pas avoir bien compris votre position : si nous n’avons pas toutes les « informations » mieux vaut ne pas prendre de position?

    • Tout dépend du cercle dans lequel on s’exprime. Nous – occidentaux au niveau de vie correct par rapport au reste du monde – évoluons dans un monde où il est très facile de faire entendre sa voix au plus grand nombre. Toute parole, même à l’emporte-pièce peut avoir une résonance importante, bien plus que lorsque l’on s’exprime dans la sphère privée ou que l’on participe à une manifestation

      Du coup, le discours ambiant se nourrit de demi-vérités, de sources non-vérifiées et, dans un contexte aussi tragique que le conflit israëlo-palestinien, je trouve ça inquiétant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s