Internet et la revanche de Blanche Dubois

« Je ne dis pas la vérité ! » crie Blanche Dubois dans Un tramway nommé désir « Je dis ce qui devrait être vrai. »

Je pense qu’en 2014, Blanche Dubois serait sauvée. Son histoire se terminerait tellement bien. Comment je le sais ?

Tout part d’un énième lien relayé sur facebook. George RR Martin, l’auteur du célébrissime cycle Game of Thrones aurait rédigé une lettre ouverte dans laquelle il répondrait à ses lecteurs se plaignant de sa propension à décaniller ses personnages, si possible de la façon la plus gore possible. Et que je te cite Shakespeare et la Bible à l’appui.

Je fronce les sourcils. Quelque chose ne va pas, ça ne peut pas avoir été écrit par ce type. Il y a quelque chose dans le style, quelque chose qu’un ami qualifiera de « trop Internet » : les phrases sont trop brèves, les énumérations trop nombreuses, le ton trop arrogant. Une démonstration rapide et qui se veut impitoyable. Le style Internet. Je descends dans la section des commentaires. Deux camps : ceux qui, comme moi, soupçonnent une supercherie et d’autres qui débattent de la justesse des arguments de la lettre ouverte. Le fait qu’il s’agisse d’un canular ne semble pas les déranger le moins du monde. S’il s’agit bien d’un canular. Car à ce jour, les preuves que j’ai ne sont que subjectives. Je n’ai pas pris le temps de vérifier si oui ou non, Martin avait pris une heure de son temps pour répondre à ses détracteurs, je n’ai pas vérifié si l’info apparaissait ailleurs que sur ce site, je n’ai rien recoupé. Parce que je ne suis pas amateur de Game of Thrones, parce que j’avais autre chose à faire, parce que j’avais la flemme.

Le souci, c’est qu’il ne s’agit que d’un grain de sable dans le désert des informations dont nous disposons.

Actuellement, la moindre information va être reprise, relayée et commentée au fil des réseaux sur lesquels elle va voyager. À tel point que, souvent, la source disparaît. Pour rester dans le même domaine, on se souvient de cet article diffracté à loisir sur Internet qui s’est avéré n’être qu’une construction. Et là, un choix s’offre à nous, sans doute le choix le plus important pour ceux qui ont la chance d’avoir accès à l’information :

– Vérifier la moindre donnée qui nous passe sous les yeux, rechercher les faits pour s’assurer de sa véracité. Et je pense qu’aujourd’hui, même une personne qui travaillerait dessus à plein temps n’aurait pas assez de ses journées pour disséquer l’ensemble des informations auxquelles nous sommes soumis en vingt-quatre heures.

– Basculer dans un scepticisme à la Dana Scully, position qui assure certe une certaine classe en soirée, mais qui devient rapidement intenable. Ne croire en rien du tout, c’est jouable quand on est un personnage de série, un peu moins dans la réalité.

– Créer son monde intérieur. C’est, j’en ai l’impression, le cas de 90% d’entre nous. Comme il est quasi-impossible de tout vérifier, nous choisissons de crois les informations qui nous paraissent subjectivement les plus crédibles, celles qui s’accordent le mieux avec notre conception du monde. Il ne s’agit plus pour les médias et les grands décideurs de dire la vérité ou de la cacher : il faut raconter une histoire qui puisse entrer suffisamment en résonance avec ceux qui l’écoutent pour être comprise et acceptée.

Nous en savons trop. Pour que les flux d’informations ne décomposent pas notre cervelle en un flux d’atomes incohérents, nous filtrons. Nous vérifions ce que nous pouvons, ignorons une partie et acceptons l’autre. Parce qu’elle nous plaît davantage, parce qu’elle bat en brèche une idéologie qui nous déplaît ou, tout simplement, nous séduit.

Souvent, je me dis que c’est peut-être ça, l’Apocalypse redouté par les calendriers occultes. Le monde, déjà, s’est écroulé. Il a été écartelé en milliards de flux de données que nous acceptons ou pas. Sur les ruines, nous bâtissons chacun notre propre réalité. Les aspirants dirigeants cherchent moins à diriger un territoire qu’une conception de celle-ci. Et c’est à qui façonnera la fiction la plus convaincante. L’auteur Chloé Delaume a construit une grande partie de son oeuvre sur l’idée que la famille, avec son histoire déjà écrite quand un enfant vient au monde, avec ses secrets et ses mensonges, formate les nouveaux-nés et qu’il faut avoir une sacrée force pour écrire sa propre histoire. Mais peut-être sommes-nous au-delà même de ça. C’est le moindre être vivant qui tisse sa réalité, à partir des flux d’informations, partant d’on ne sait où, et se perdant dans l’infini.

L’information a fragmenté la croûte terrestre. Dans un pays lointain, c’est la guerre mais peut-être pas. Elle est le fait d’un dictateur sanguinaire ou de rebelles atroces. Manger des bananes provoquerait le cancer à moins qu’elles soient le remède ultime contre cette même maladie. À toi de choisir, tu es le lecteur de ce livre dont VOUS êtes le héros .

Je conclurai – encore – sur un jeu vidéo. Ça commence par une apocalypse.  Le monde est détruit et trois de ses survivants acquièrent le droit de choisir à quoi ressemblera la nouvelle Terre. L’un d’entre eux projette de construire un univers où chaque être est le centre de son propre monde, à la source et à la fin de celui-ci. Parfois, je me demande si ce n’est pas lui qui a gagné la partie dans notre réalité…

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