La sorcière et le harcèlement

Si je croyais aux coincidences…

Je sais pas. Peut-être que je ne posterais pas ce genre d’articles sans savoir de quoi je cause.

C’est le RER, c’est le matin, sept heures tout pile. Je me faufile entre les corps embrumés de sommeil. La rame précédente était en retard, le wagon est bondé. Il reste une place à peine, je m’y cale. Ça sent le déo et le matin trop sombre, ça sent les corps pas très contents de se trouver là. Alors je me coupe. Les gestes précis – il n’y a que dans le RER que je bouge comme ça – j’ouvre ma sacoche et j’en tire ma petite console de jeu, celle qui a vraiment une tête futuriste. Je me plonge dans l’histoire maladroite des gens qui voulaient voyager dans une ville qui n’existait pas. Le wagon roule et la route se déploie. Parfois il y a des monstres, on se bat. Il y a Tidus le pénible, Yuna l’héroïne, Kimhari le chat bleu et bien sûr Lulu. Lulu je l’aime bien parce qu’une sorcière gothique mal lunée qui crapahute en robe de soirée décolletée, c’est la recette de l’amour. Même avec un nom pareil. Ensemble, on visite un stade, une forêt, des plaines et

« Salope.

– La chaudasse.

– La pute. »

Il y a comme de la friture qui passe à travers mes écouteurs. Une sale friture qui sent le graillon. Je m’arrache au monde sur les cristaux liquides de l’écran. Ils sont deux. La trentaine, peut-être un peu moins. Jean, T-shirt, blouson le tout impeccable. Ils se dévissent le cou pour mater ce qui se passe sur ma console. Et larguent leurs insultes en métronome. Ils ont pas l’odeur pourtant. L’odeur des mecs bourrés qui éructent un injure comme ça entre deux effluves d’alcool. Leur voix est ferme et sonore. Moqueuse mais… Avec un truc plus dur derrière. Un timbre qui ne m’a jamais été adressé. Comme souvent, comme toujours dans le RER, je choisis d’ignorer. Je me replonge dans mes aventures. Mais la ritournelle de « putesalopegrossepute » se poursuit. Petit à petit j’en saisis le rythme. Chaque fois qu’apparaît Lulu à l’écran, ils lâchent mécaniquement un truc. Je crois que je psychote, que ma paranoïa se lance dans son récital. Mais non. Le sommet est atteint quand la sorcière se penche en avant. Là, y a un rire gras. Personne ne réagit, passagers toujours en sommeil.

Et moi je rougis.

Je me sens un peu ridicule, j’ai un peu honte. Le mec de 31 ans qui joue à 7 heures du mat’, et puis surtout, regarde ce qu’il affiche, y a pas idée, un décolleté pareil. Mes pouces se figent, arrête de marteler en rythme bas bas bas croix haut croix, bas bas rond puis croix. J’ai pas envie qu’ils recommencent. Une poussée de bouton, j’éjecte Lulu du groupe de combattants. A l’écran il y a deux mecs et une fille davantage habillée. Cachez cette gothique que je ne saurais voir. Tant pis si je dois me priver de sa magie. D’ailleurs je vais peut-être pousser le bouton off en fait. Ça serait plus simple. Cacher mon ridicule et ma honte dans mon sac, bien au chaud. Les rires s’arrêteront, je pourrai continuer à comater sans avoir aux oreilles l’affreuse ritournelle.

Mais merde quoi.

Lulu elle serait là, en vrai, en chair, en os et en pixels, ça ne se passerait pas comme ça. Elle referait son rimmel, jèterait un sort et ferait rôtir les fâcheux. Non. Non non non, c’est pas le moment, pas le moment de fuir dans le délire, de s’inventer des pansements mentaux. C’est un moment minuscule, c’est un moment ridicule, mais c’est l’un de ceux que je laisse tout le temps passer. Je repense à la chanteuse du métro. Je repense aux crocodiles, à tout un tas d’actualités, et surtout, je repense à Lulu et aux mots qu’elle prononce au début de chaque bataille « Très bien, comment devons-nous nous y prendre ? »

J’enlève un écouteur, j’aspire par la bouche. Je sais déjà que ma voix sera tremblotante, mal assurée, mal articulée. Voix de poitrine, pas de ventre. Je ne retrouve plus une once de cette autorité dans laquelle je puise à longueur de journée.

« Euh… Dites euh… si ça vous dérange, c’est pas la peine de regarder hein. »

C’est sorti tout d’un bloc en chevrotant. Les mecs me regardent, un peu ahuris. Je les regarde dans les yeux, droit. Au moins ça j’y arrive. Il n’y a rien à répondre, ils ne répondent rien.

Et je rappelle Lulu sur le champ de bataille.

Putain Lulu, il est dégueu ce moment, il reste au bout des doigts, au coin des tempes. Putain j’aime pas ça, j’ai à nouveau baissé le regard sur toi, j’espère qu’ils vont pas recommencer. J’espère pas mais s’ils le font, alors je bêlerai encore ma petite rébellion. Et ce sera un entraînement. Parce que ce n’est pas à moi, ce n’est pas aux insultés de ressentir ce petit ridicule, cette petite honte, qu’on te balance quand t’es une fille, quand t’es en jupe, quand t’es flinguette, quand t’as de la barbe et du rouge à lèvre, quand t’es une magicienne en robe du soir. Je suis un mec, blanc, valide, les injures ne m’auraient jamais été adressées, aurais-je été seul. J’ai pas le droit de la boucler. Il est 7 heures du matin et j’apprends l’évidence. C’est pas une question d’être courageux, charismatique, ce n’est pas jouer à être le chevalier de la sorcière.

C’est juste être décent. Partout, tout le temps.

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2 réflexions sur “La sorcière et le harcèlement

  1. Pingback: Revue de presse #11 | Undecorated Wall

  2. « Et cries, ne cesse jamais, comme une vigie, comme un fanal dans nos nuits et cries encore… surtout » (Pardonnez ma liberté de ton, pardonnez le TU qui est celui que j’adresse aux frères humains dans lesquels je reconnais ce qui me donne encore des raisons d’espérer)

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