La piste

Je cours. Et sous mes pas le silence.

Je cours encore après plusieurs mois, je n’y croyais pas. Le rythme est presque le même, pas les raisons. Ce doit être ça le passage, celui que les non-coureurs ne peuvent pas piger – ce n’est pas condescendant – ce moment où les foulées deviennent autre chose. Je ne cours plus pour retarder les années qui passent, je ne cours plus pour occuper moins de masse, je ne cours plus pour les endorphines.

Je cours pour me réunir.

Il m’a fallu du temps pour comprendre. Que je ne pouvais pas courir sans casque sur les oreilles. Les sons, les voix, la musique de la ville, tout me parvenait en pleine face. Et c’était épuisant. Après deux kilomètres le souffle m’échappait, le sang me claquait aux tempes. Mais la musique, ça ne marchait pas non plus. Moi qui ne peut suivre une pulsation et qui chante toujours à contretemps, je calais ma course sur le rythme de la musique. Des Gymnopédies de Satie aux riffs de ReVamp. Le truc à te perforer de points de côtés. Alors en désespoir de cause, j’ai opté pour les audiolivres. N’importe lesquels. Français, anglais, roman, poésie, philo.

Et là. Le passage.

Les mots s’immiscent aux tympans, m’explosent dans les synapses et tapissent le sentier que j’arpente. Sous mes semelles oranges, les mot défilent. Tout, enfin, au même rythme. J’avance comme je lis comme j’écoute comme j’avance comme j’écoute comme je lis. Son + espace = temps à moins que ce ne soit l’inverse. Je cours, je continue à courir parce que je veux rester aux côtés de Cathy ou de M. de Nemours. Je parcours la palestre sous le regard de Socrate et des sophistes. Tout, enfin, fait sens.

Je cours parce que c’est analgésique. Trois fois par jour pendant quarante-cinq minutes, ce corps dont je n’ai jamais su quoi faire a du sens. les fibres qui composent cette chose que j’appelle moi traversent la réalité à l’horizontal, se détachent des lois de la pesanteur. Je cesse de m’affaisser, je croise mon reflet dans une vitrine et je n’ai pas honte. Le petit homme un peu ridicule que j’aperçois sur les photos n’est plus. Je suis un voyageur des dimensions sans Tardis, à chaque foulée une nouvelle phrase, un chapitre supplémentaire. Chair et esprit, chair est esprit. Ce n’est plus comme avant, ce n’est pas cette torture mécanique des jambes. Ces membres dont j’ignorais l’utilité participent tous d’un mécanisme incroyable. Ce n’est pas de la grâce – ça ne le sera jamais – c’est mille fois mieux. C’est l’Élan. Là où il n’y avait rien, j’inscris un mouvement cohérent, qui se déploie au rythme des phrases de Victor Hugo. Je laisse un sillon dans le monde et je me dis que ce doit être ça, la Danse.

Je cours parce qu’en ces moments, ma tête cesse enfin d’insulter mon corps.

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Une réflexion sur “La piste

  1. Pingback: Cette chose étrange d’avoir un corps | L'olive et le samovar

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