Passages, chapitre 1

 

Ceci est le début d’une histoire. Ce n’est pas un feuilleton, il s’agira de sa seule apparition sur ce blog. J’avais juste envie de faire prendre l’air à un truc que j’écris comme quand j’avais quinze ans et qui me fait rire tout seul quand je mets le nez dedans. Bonne lecture ou pas du tout.

PASSAGES

PARTIE 1 : MILADY DE WINTER

I. ARMENTIÈRES

La barque glissait avec un bruit agréable sur les eaux sombres du lac. Le bourreau de Lille ramait, tête haute, les yeux fixés sur la rive. Toutes ses pensées étaient fixés sur ce bout de terre au loin. L’exécution se rapprochait avec chaque coup de rame et avec elle, la fin. La fin de cette tragique histoire, entamée une dizaine d’année auparavant, lorsque le Mal s’était introduit dans un couvent. Le Mal incarné dans la femme étendue à ses pieds. Anne de Breuil, alias Charlotte Backson, alias Lady Clarick, alias Milady de Winter. Tous ces noms semblaient à présent se dissoudre dans l’air glacé de la nuit. Aucun masque ne protégeait plus la condamnée, dont le regard restait obstinément baissé. À la vérité Milady ne prêtait pas la moindre attention à ce qui l’entourait. Son esprit « faisait l’architecte » comme elle se plaisait à dire. Il examinait avec frénésie les possibilités qui lui restaient, bâtissait scénario sur scénario, envisageait toutes les fuites possibles. Elle allait trouver quelque chose. Sa vie avait été vouée à la tromperie et à l’évasion, ses réserves de ruses et de volonté ne connaissaient pas de limites. Tout ce qu’elle était se révoltait contre la résignation. Il serait temps d’abandonner quand le bourreau lèverait sa lame.

Milady avait envisagé de se jeter à l’eau mais seuls les liens qui retenaient ses jambes avaient cédés, après maintes torsions. L’homme n’aurait qu’à tendre la main pour la ramener vers son destin. Plaider sa cause était également hors de question. La captive n’ignorait pas que son geôlier jouait le rôle de sa vie. Elle l’avait vu, gonflé de fierté, lorsque les quatre mousquetaires à qui elle devait sa défaite lui avait livré leur prisonnière. Non. La seule possibilité était la fuite une fois que l’embarcation aurait accosté. Profiter du moment où il amarrerait l’embarcation. Elle gagnerait les frondaisons qui bordaient la rive et se tiendrait parfaitement immobile. Surtout ne pas chercher à mettre trop de distance entre eux, il l’entendrait. Plonger dans un fourré, le laisser s’enfoncer dans les bois… Puis partir dans la direction opposée ? Ou regagner la berge et courir ? Son souffle se fit court. La torpeur moite qui plombait son corps depuis sa capture se dissipa. C’était possible. Certes, les chances étaient faibles. Mais guère plus que dans les geôles de Buckingham.

Au-dessus d’eux, des nuages vinrent voiler la lueur jaunâtre de la lune, tandis que le brouillard s’épaississait encore un peu plus. On ne distinguait presque plus le rivage et, devant elle, le nocher n’était plus qu’une forme indistincte. Une chance supplémentaire. Milady s’abriterait dans les voiles de la nuit, son alliée de longue date. C’est presque avec impatience qu’elle attendit la fin de la traversée.

L’embarcation accosta enfin le long d’un ponton vermoulu. Une puissante odeur de moisissure monta aux narines de l’espionne. Elle avait l’impression de descendre dans un caveau. Un silence absolu régnait sur cette partie de la forêt ; rien, pas même le vacarme des oiseaux de nuit. Il faudrait être d’autant plus prudente. La grande poursuite allait débuter.

Tout se passa comme l’architecte intérieur l’avait prédit. Avec un grognement, le bourreau de Lille débarqua, un rouleau de corde à la main. Jusque là, Milady avait git sans le moindre mouvement, pantin désarticulé. Elle se redressa avec une vivacité obscène et, d’une puissante détente, sauta à terre. Les planches pourries craquèrent sous ses pieds tandis que l’homme, gauche, lent, se redressait avec une maladresse inconcevable. L’air siffla aux oreilles de l’espionne avec cette mélodie particulière, la mélodie de la fuite. Les branches fouettaient ses tempes, les ronces emportaient voilage sur voilage. Mais peu importait.

Puis il y eut la chute.

Ce n’était pas grand-chose. Une flaque de boue. Impossible à distinguer dans cette obscurité quasi-complète. Mais ce fut assez. Milady se sentit basculer en avant et s’étala de tout son long, tandis qu’une douleur lancinante enflammait sa jambe. Relève-toi, relève-toi maintenant, c’est un ordre. L’odeur de pourriture qui pervertissait le sous-bois envahit sa gorge. Elle eut un violent haut-le-coeur tandis que tout son corps tentait de se redresser. Loin, très loin, elle entendait déjà un pas lourd. Lui ne courait pas. Il avançait à son rythme. Inflexible. Comme la justice qui, depuis trop longtemps, poursuivait celle qui avait menti, volé, assassiné. Sans la moindre hésitation. Parce qu’il n’y avait que dans ces instants qu’elle avait exulté, qu’elle s’était sentie vivante. Vraiment vivante. Et maintenant elle allait mourir. Prostrée dans une forêt sans nom, dépouillée de ses dernières cartes. Elle avait été Milady de Winter, l’inconnue dans les ténèbres. Elle avait été ce que l’on attend pas. Et elle périrait, condamnée par la justice inexorable et la certitude. Celle que le Mal se payait.

Il se tenait devant elle. Elle était fatiguée, trop fatiguée pour relever la tête ou même pour avoir peur. Alors elle attendit. Qu’il n’y ait plus rien, enfin.

Il y eut un bruit métallique.

(C’est là).

Et un cri.

Le bourreau de Lille hurlait. Non. Les hommes hurlent. Ce qu’entendait Milady n’avait rien d’humain. Une terreur absolue, innommable, tordait les cordes vocales de son poursuivant. Devant ses paupières mi-closes, elle vit la lame qui lui était destinée glisser à terre. Elle releva la tête.

Longtemps, elle cru qu’elle n’avait pas bien saisi ce qui se passait. Que la fatigue, la douleur et la peur lui avait obscurci le jugement. Avec le temps, elle en vint à la seule conclusion possible : si elle avait compris, si cette nuit dans la forêt, son bienveillant architecte ne lui avait pas masqué certaines formes, si elle avait eu conscience de tous les détails, alors elle aurait basculé dans la folie, pure et irréparable.

L’adjudicateur se débattait furieusement, sans cesser de hurler. Ses bras courtauds cherchaient à agripper un agresseur invisible tandis que tout son corps était la proie de spasmes atroces. Et là où aurait dû se trouver son visage, il n’y avait rien. Rien qu’une tache sombre qui se fondait avec les ténèbres environnantes. Un morceau de nuit dévorait le bourreau de Lille. Celui-ci continuait à se débattre avec l’énergie de l’agonie. Il finit par se précipiter contre un tronc d’arbre. Figée sur place, Milady le vit se frapper la tête contre le bois avec une violence insensée. De légers craquement se firent entendre, tandis qu’un sang noir et poisseux coulait du masque de néant. Les hurlements de l’homme de justice perdirent encore en humanité. Ses membres décrivaient dans l’air d’infectes arabesques, labourant l’écorce et la terre. Le bras gauche heurta encore une fois le tronc. Une esquille d’os perça la chair. Il y eut un nouveau cri.

Milady se rendit compte que c’était elle qui l’avait poussé. Émergeant de sa transe, elle recula lentement. Peu importait. Peu importait. C’était une opportunité. Il fallait fuir. Fuir. Reculer. Sans quitter des yeux le spectacle qui se déroulait devant elle, elle amorça un mouvement de retraite.

« Attention ! »

Volte-face. Son corps réagit avant sa conscience et se précipita une nouvelle fois au sol. Un morceau de nuit, semblable à celui qui dévorait le bourreau de Lille passa à quelques centimètres de son visage.

« Debout. Vite ! »

Une poigne ferme l’aida à se redresser. Elle baissa les yeux sur un visage pâle, dévoré par deux grands yeux sombres.

« Vous avez mille questions. Plus tard. Maintenant il faut courir. »

Et Milady su. C’était la nuit où elle payait pour ses crimes, la nuit où son corps décapité était jeté à l’eau par l’homme qui était en train de se faire dévorer vivant sous ses yeux. Ce devait être ainsi parce que M. Alexandre Dumas, né à Villers-Cotterêts en 1802 et mort à Puys en 1870, auteur des Trois Mousquetaires, en avait décidé ainsi. Mais quelque chose était arrivé.

Elle courut.

« Repliez-vous ! »

Juché sur un tonneau, D’Artagnan décocha un coup de botte magistral à l’un de ses assaillants, un solide gaillard armé d’une pioche. À ses côtés, Porthos balaya sans effort apparent quatre autres villageois basculèrent en arrière avant de se remettre sur pieds quasi-instantanément. Une nouvelle fois, la voix d’Aramis claqua à leurs oreilles, sèche comme un coup de fouet.

« Dépêchez-vous ! Ces gens sont plus démons qu’humains ! Nous devons nous mettre à l’abri. »

À regret, les deux mousquetaires reculèrent lentement, agitant leurs épées dans l’espoir de maintenir à distance le flot humain qui s’amassait désormais aux portes de l’auberge d’Armentières. Déjà, Athos et Aramis refermaient la grande porte, la barricadant à grand renfort de tables et de chaises. Le Gascon se laissa tomber au sol, le souffle court.

« Nous sommes en sécurité ?

– Assiégés plutôt, marmonna Athos. Il n’y a plus personne à l’intérieur et tous les accès sont bloqués. Vu leur peu d’équipement, ils auront du mal à se frayer un chemin jusqu’ici. Ce qui nous donne un peu de temps pour comprendre ce qui nous arrive.

– Vous entendez ? Ils… ils continuent à… à rire. »

Les quatre hommes baissèrent la tête. Au-dehors, résonnaient des hurlements qui évoquaient une odieuse hilarité. Aramis se signa rapidement avant de s’asseoir sur l’un des rares tabourets encore en place.

« J’ignore si comprendre ce qui nous arrive aura une quelconque utilité. Cette démence a gagné l’ensemble de la ville ou peu s’en faut. Quelle qu’en soit la cause, nous devons percer le barrage et avertir les autorités compétentes.

– Mais qui ? répliqua Athos. Une armée ? Des légions d’exorcistes ? Que pouvons-nous rapporter à M. de Tréville ? « La ville d’Armentières est tombée sous une influence démoniaque ? » Qui croirait à cette histoire ?

– Une chose à la fois, fit Aramis. Pour le moment, reprenons des forces, nous en avons besoin. »

Grimaud et Mousqueton surgirent à propos du cellier, les bras chargés de victuailles. Pâles comme la mort, ils jetaient vers leurs maîtres des regards affolés. Tandis qu’ils disposaient sur la table jambons et fromages, Grimaud prit une grande inspiration.

« Maître, et s’il s’agissait de la femme ?

Les prunelles sombres d’Athos flamboyèrent.

– Tais-toi. La peur te fait perdre le sens commun.

– Je me permets d’insister. Vous l’avez dit vous-même, il s’agit d’un démon de l’Enfer. Qui sait ce qui s’est passé, dans ce bois ? Le bourreau n’est jamais revenu !

– J’ai dit plus un mot. Prenez de quoi manger, et allez aider au dressage des lits. Nous prendrons les premiers tours de garde, profitez-en pour vous retirer vos fantasmagories de la tête ! »

Vaincu, l’homme baissa la tête et se retira. Les marches de bois craquèrent tandis que les valets gagnaient l’étage. Des bruits de conversations se firent entendre. À n’en pas douter, Grimaud exposait sa théorie à ses collègues. Les quatre mousquetaires échangèrent un regard entendu. Leur connivence rendait toute explication superflue. Eux aussi, bien sûr, se posaient la question. Pourquoi le bourreau de Lille n’avait-il pas rendu compte de son travail ? Où avait-il disparu après la traversé du lac ? Mais aucun d’entre eux ne souhaitait faire face aux possibilités que soulevaient les réponses. Le silence se fit, brisé de temps à autres par les rires infects du dehors. Comme pour rompre le maléfice, Porthos allongea le bras vers une miche de pain dont il préleva une large tranche à l’aide de son coutelas. Il commença à mastiquer avec entrain, bientôt joint par D’Artagnan et Athos. Aramis avait sorti de sa poche un petit missel qu’il feuilletait, l’air absorbé. Entre deux bouchées, le plus jeune du groupe articula :

« Je commence à comprendre ce que ressentaient les soldats que nous assiégions à la Rochelle. Finalement la situation n’est pas si différente.

– J’espère simplement qu’elle connaîtra une résolution plus heureuse nous concernant, répliqua Athos.

– Attendons le jour. Ces dernières heures ont été éprouvantes pour tout le monde et nous n’avons plus toute notre tête.

Porthos hocha la tête en enfournant un impressionnant morceau de jambon cru.

– Alors conservons ce qui nous en reste sur les épaules et finissons ces provisions. Ce ne sont pas nos hôtes au-dehors qui en ferons quelque chose, vu l’état dans lequel ils sont ! »

Il y eut quelques sourires. Pas de convenances entre les frères d’armes, qui connaissaient la futilité des lamentations. Mieux valait s’esclaffer aux plaisanteries les uns des autres que de céder à la morosité. La soirée se poursuivit agréablement, aussi agréablement qu’il est possible quand on est quatre gentilshommes et autant de valets assiégés par une armée de villageois possédés. Chacun d’entre eux y alla d’une anecdote concernant son enfance ou son pays d’origine. Les prisonniers reconstituaient tour à tour un quotidien rassurant, comme ils l’avaient fait à chaque fois que les dangers auxquels ils avaient été confrontés avaient menacé de les submerger. Les murs constitués des sarcasmes d’Athos ou des traits d’esprits d’Aramis se révélaient plus rassurants que la pierre grise contre laquelle une armée décérébrée cognait mollement. Finalement, la fatigue l’emporta sur la peur et les souvenirs. D’Artagnan se porta volontaire pour assurer le premier tour de garde tandis que ses compagnons gagnaient leurs chambres. Seul Athos refusa de quitter la grande salle et installa un lit de fortune entre le comptoir et quelques tonneaux de vin, malgré les protestations du Gascon. Celui-ci se dirigea lentement vers l’une des fenêtres condamnées cherchant un interstice qui lui permettrait d’épier ses assaillants. Plus que leur comportement, c’était leur manque total d’intelligence qui épouvantait le mousquetaire bien plus qu’il ne l’avait avoué à ses amis. Les habitants d’Armentières ne s’étaient pas métamorphosés en bêtes féroces mais en pantins animés par un marionnettiste malhabile. Ils avaient été dépouillés de leur humanité par un maléfice qu’il ne parvenait pas à s’expliquer et dont l’auteur…

Trois coups. D’Artagnan pivota sur ses talons, dégainant sa rapière d’un geste fluide. Sans même tourner la tête, il su qu’Athos était lui aussi pleinement éveillé, prêt à intervenir depuis sa cachette. Le jeune homme se dirigea vers la porte du cellier d’où provenait le bruit. Le souffle court, il appuya ses doigts contre le bois noueux. À nouveau, trois coups retentirent.

« Reculez immédiatement ! Il y a ici une troupe d’hommes armés qui est prête à défendre cette place jusqu’au dernier.

– Je n’en doute pas, répondit une voix étouffée, bien qu’indubitablement féminine. Et si j’avais à votre égard la moindre intention malveillante, croyez bien que je n’aurais pas pris la peine de me faire annoncer.

– Qui êtes-vous ?

– Quelqu’un qui cherche à vous aider.

– J’en veux la preuve.

– Vous vous appelez D’Artagnan, vous êtes originaire de Gascogne. Vous avez fait connaissance avec les trois gentilshommes qui vous accompagnent dans des circonstances pour le moins étonnantes : vous les avez provoqués en duel l’un après l’autre, ignorant qui ils étaient, et vous vous êtes retrouvés à repousser avec eux les assauts des gardes du Cardinal de Richelieu. Vos premiers temps à Paris vous ont amené à faire la connaissance de Constance de Bonacieux, la femme de votre logeur, pour qui vous avez rapidement éprouvé de galants sentiments. Constance qui…

– Assez. Je vous ouvre. Ne serait-ce que parce que je veux savoir comment vous en avez autant appris à mon endroit.

– Merci. Nous sommes deux femmes et nous sommes désarmées. »

D’Artagnan hésita un instant puis, d’un geste vif, retira le loquet de la porte qui tourna sur ses gonds, laissant entrer deux silhouettes dont la lueur mourante des dernières bougies dévoila le visage. La première avait presque la carrure d’une enfant, mais son regard tout comme les traits de son visage révélaient une sagesse au-delà des années. L’inconnue était vêtue d’une robe simple mais bien coupée aux riches reflets pourpres. Une mantille noire maculée de boue laissait échapper quelques mèches d’un blond cendré. Elle leva ses grands yeux noirs sur le mousquetaire eut une moue gênée et dit :

« De grâce, restez calme. »

Le Gascon n’eut pas le temps de lui demander des explications, il avait déjà tourné la tête vers la deuxième femme.

« La Comtesse de Winter est sous ma protection. »

Les ténèbres tombèrent sur la grand-salle de l’auberge. Une forme confuse sembla se matérialiser aux côtés de D’Artagnan. Milady recula d’un pas, dans l’encoignure de la porte. Sa compagne n’esquissa pas un mouvement. Elle continua de parler, avec la précision tranquille d’un stratège en pleine conférence militaire.

« Athos, Comte de la Fère. Je vais vous demander de rallumer ces bougies et de ranger votre épée. Immédiatement. Nous sommes en danger.

– Vous avez sauvé ce monstre.

– En effet.

– Quel enfer a pu vous vomir pour que veniez au secours de cette créature ?

– Un enfer bien pire que tout ce que vous pouvez concevoir. Mais nous ne sommes pas là pour débattre théologie, surtout lorsque votre ami Aramis n’est pas présent. »

Il y eut un grondement dans l’obscurité, puis un bruit métallique. D’Artagnan aperçut un éclair d’argent fendre l’air puis un claquement sec retentit.

« Je n’aurais pas dû dire cela. Je vous prie de m’excuser. »

De l’étage, des bruits de pas se firent entendre. Une lampe à huile à la main, Porthos descendait quatre à quatre les marches étroites de l’escalier. Le spectacle que révéla la flamme jaune fit hoqueter le Gascon de surprise. L’inconnue brandissait au-dessus d’elle un épais volume, dans lequel l’épée d’Athos était fichée. Celui-ci semblait éprouver les pires difficultés à retirer sa lame du papier. Indifférente à ses efforts, la femme reprit.

« Il n’est pas dans mes intentions de vous nuire. Je suis ici pour permettre votre fuite. Dans un premier temps. »

Elle eut un geste vers l’extérieur.

« En ce moment même, la contagion s’étend. C’est tout le royaume de France qui est atteint par cette affliction. Et vous êtes les seuls à pouvoir l’arrêter.

– Vous me semblez bien savante, lança Athos. Mais pourrais-je savoir pourquoi nous croirions un mot de votre conte ? Surtout lorsque nous voyons de quelle compagnie vous vous entourez.

– Soit. Un marché alors. Je vous fais quitter cette auberge sans combats, sans dommages, ni pour vous, ni pour les victimes de cette malédiction. En échange vous acceptez de porter un message de ma part à l’une de vos connaissances et vous laissez la comtesse de Winter en ma compagnie. Elle vous sera remise une fois qu’elle aura rempli son rôle.

– Que lui voulez-vous ?

– Je n’ai pas à vous le dire. Mais ce qu’elle doit accomplir contribuera à sauver votre pays. Au moins.

– Vous savez qu’elle vous trahira à la première occasion.

– Non. Elle n’en n’est plus capable. »

Maîtrisant un tremblement de rage, D’Artagnan se tourna vers son ennemie. La colère ne put l’empêcher de constater qu’il y avait en effet quelque chose de changé chez l’espionne. Très droite, comme figée, elle semblait à peine présente à la conversation. Aucune émotion ne transparaissait sur ses traits habituellement si mobiles. Les propos dont elle était le sujet semblait l’indifférer au plus haut point. Athos sembla également s’en rendre compte.

« Que lui avez-vous fait ?

– Bien pire qu’appliquer la sentence que vous aviez prévue pour elle. Le bourreau de Lille est mort, au fait. Et nous le serons tous bientôt si nous nous attardons ici. Allez réveiller ceux qui dorment encore et dites aux autres de se montrer. »

Tandis que les hommes rassemblaient l’essentiel de leurs bagages, l’inconnue se mit à explorer l’auberge. Elle examinait murs et poutres avec attention, sans cesser de marmonner. Au-dehors, régnait désormais un silence poisseux. La femme redoubla de nervosité. D’Artagnan saisit quelques bribes de phrases.

« Ce devrait être simple… L’auberge d’Armentières n’est pas si importante. Un raccourci. Une tournure, une proposition… »

C’est arrivée devant un tonneau de vin qu’elle eut un sourire. Elle agrippa le couvercle des deux mains, sans cesser de psalmodier. Avec un craquement sonore, le bois céda. Les flammes des dernières bougies vacillèrent, et le Gascon écarquilla les yeux, incrédules.

« Qu’est-ce que c’est ?

– La matière des rêves. »

Là où des flots de vins auraient dû se déverser sur le sol, des filaments lumineux jaillirent du tonneau, gagnant murs et plafond. On eut dit des ruisseaux d’argent. En s’approchant de plus près, D’Artagnan s’aperçut que cette substance semblait composée de lettres minuscules qui tournoyaient furieusement les unes autour des autres. Le mouvement, violent, saccadé, avait quelque chose d’hypnotique.

« N’y regardez pas de trop près. Ça peut être dangereux pour vous. »

La femme avança la main et l’un des faisceaux vint s’enrouler autour de sa main comme s’il eût été doué de conscience. Elle saisit ensuite le volume qui lui avait servi à parer l’attaque d’Athos. La couverture était à nouveau intacte. Le mousquetaire entendit le doux froissement du papier, tandis que les lettres tombaient unes à unes entre les pages.

Et il sentit le tressautement familier de la route sous les sabots. Un cri d’incrédulité s’éleva de plusieurs poitrines. Le petit groupe chevauchait désormais le long d’une route familière, à la lueur blême d’un petit jour glacial.

« Nous approchons de Paris. Nous y serons d’ici quelques heures. »

Aramis qui se trouvait en tête tira sur les rênes de sa monture, la forçant à revenir au pas. Son profil aquilin était impénétrable. Ses compagnons savaient que c’est dans ces moments qu’il était le plus dangereux, son intelligence aiguisée par les épreuves.

« Vous nous avez transportés ici parce que nous y sommes déjà passés, n’est-ce pas ? »

Nul besoin de demander à qui s’adressait cette question. La femme en rouge montait en amazone une splendide jument alezane et fixait l’horizon, l’air soucieux. Elle hocha distraitement la tête.

« Laissez-moi vous faire part de quelques-unes des conclusions auxquelles je suis parvenu. Quelque chose est arrivé hier soir dans les bois, quelque chose qui affecte la réalité telle que nous la connaissons. Cela a commencé il y a peu, probablement lorsque nous avons perdu la Comtesse de Winter de vue. C’est pourquoi vous êtes intervenue, je ne sais encore d’où. Vous connaissez tous les détails de notre vie, passée et peut-être à venir. Et vous êtes capable de voyager le long de nos existences, mais pas ailleurs. Votre but m’échappe, mais il ne me semble pas utile de le connaître pour le moment.

– Remarquable, fit l’inconnue. Tout est vrai à une exception près. Ce qui s’est passé à Armentières n’a pas son origine dans la forêt qui borde la ville, ni même dans votre monde. Vous êtes les pions minuscules d’un conflit gargantuesque.

– Mais vous, vous êtes la Reine, bien entendu.

– Bien sûr que non. Moi, je suis l’un des joueurs. Il se trouve juste que d’autres participants trichent et cela me déplaît.

– Que voulez-vous dire ? »

Un rugissement infernal interrompit la conversation. Il fallut quelques instants pour que les Mousquetaires comprennent que le vacarme qui affolait désormais leurs montures provenaient du ciel. Ils levèrent la tête pour apercevoir trois formes insensées fendre l’air au-dessus d’eux. Même l’imagination vive d’Aramis peinait à concevoir ce qu’il voyait. La forme rappelait très vaguement celle d’un oiseau, dont elle avait les ailes et l’allure élancée, mais il s’agissait sans conteste d’une machine, un artefact de métal. Longue comme un navire, elle les dépassa, suivant sa route vers son évidente destination.

« Cette chose se dirige vers Paris !

Pour la première fois depuis l’annonce de son verdict, Milady avait desserré les lèvres. Elle se tourna vers leur guide.

– Sous les ailes de cet engin, c’était les armoiries du Cardinal de Richelieu.

Maîtrisant à grand-peine son cheval, l’inconnue hocha la tête.

– Les événements se déroulent plus vite que prévu… Nous allons devoir accélérer nous aussi. Messieurs, nous allons nous quitter ici. J’ai rempli ma part du marché. Vous êtes des hommes d’honneur, j’ose croire que vous tiendrez vos engagements. »

Mousquetaires et valets hochèrent la tête en silence.

« Remettez-nous votre message. Nous veillerons à ce qu’il arrive à son destinataire.

– Non. Pas d’écrit. En cet instant précis, rien n’est moins sûr que le papier, souvenez-vous en. Vous allez chevaucher à bride abattue jusqu’à Paris. Faites-vous le plus discret possible, ne parlez avec personne, ne vous arrêtez pour personne, sauf si votre vie en dépend. Une fois là-bas, il est impératif que vous obteniez un entretien avec Sa Majesté Anne d’Autriche. Ceux qui seront encore en vie devront lui répéter mot pour mot ce que je vais vous dire maintenant. »

Elle se tourna vers les cavaliers, les fixant de ses prunelles démesurées avant d’articuler d’une voix sonore :

« Faites activer le canon à protons. »

 

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Une réflexion sur “Passages, chapitre 1

  1. Quelle imagination débordante! Amusant. C’est une preuve de votre amour du fantastique…
    Petite question: Aramis étant très religieux, ne pouvait-il pas tenter de réaliser un exorcisme pour conjurer les démons de s’en aller?

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