Leave Conchita alone (and Christiane too by la même occasion)

Ce week-end, j’ai vachement chanté. Pour un spectacle, pour le plaisir, pour passer le temps dans la voiture qui me ramenait à Paris. J’étais bien loin de me douter que, pendant ce temps, les notes de musiques étaient en train de devenir le lieu d’une haute lutte idéologique. Ou plutôt de deux.

L’Eurovision d’abord. Ce vénérable et toujours très nul concours de chansons qui sert de maison de retraite internationale aux animateurs ringards voit la victoire de Conchita Wurtz, dont personne n’est capable de dire si c’est un homme, une femme, un travesti, une drag queen ou un transsexuel. Et ça, c’est chouette, oh oh oh, elle a gagné le concours, prends ça dans tes dents, l’homophobie. C’est une victoire, le dragon ténébreux recule, percé de part en part par notre vaillant paladin barbu.

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Le dragon ténébreux en quest… Non. Non je ne serai pas l’auteur du 36573e détournement de cette image.

Ouais. Sauf que pas tout à fait en fait.

Que l’on soit clair. Vu la bouillie auditive que représentent les chansons de l’Eurovision, je comprends que l’on désigne le pays victorieux davantage pour le look de son représentant que par la qualité de la chanson. Et moi aussi, je trouve ça super fun et méga-cool que ce soit un personnage comme Conchita Wurtz qui ait gagné parce qu’en effet, ça a dû faire grincer quelques dents contenues dans des bouches que je ne porte pas spécialement dans mon coeur.

Mais ça s’arrête là. Et il serait bon que tout le monde s’en rende compte.

Conchita Wurtz a gagné un concours débile dont les lauréats ont en général le même rayonnement international qu’un pot de confiture de céleri. Ça a été super courageux de sa part, et de sa part à elle seule d’assumer son personnage jusqu’au bout durant cette soirée. Mais cette victoire lui appartient à lui uniquement (oui, je varierai les pronoms parce que je peux le faire), et les proportions que prennent cette affaire me semblent carrément contre-productives. Parce que merde. Tout le monde a l’air de trouver absolument révolutionnaire qu’un artiste travesti puisse monter sur scène, pousser la chansonnette et gagner. Tout le monde s’extasie que les jurys de cette pénitence télévisuelle aient eu l’ouverture d’esprit, le recul et l’humour nécessaire pour lui attribuer les points de la victoire. Mais BORDEL, si vous me le permettez, on en est encore là ? On s’extasie de ça ? Que la transexualité (qui n’existe pas dans le dictionnaire de mon traitement texte, soit dit en passant) doive se montrer au monde via une merdouille pareille ? Je sais que la société avance lentement mais quand même.

Je suis sans doute un pisse-froid, mais je ne peux m’empêcher de penser que si tout le monde est si prompt à encenser ce « triomphe de la différence » – mis à part Christine Boutin, mais bon, faut bien qu’elle joue elle aussi son personnage de travesti – c’est qu’il est inoffensif. Conchita Wurtz a gagné dans un milieu éphémère, la scène de l’Eurovision, vite diffusée, vite oubliée. Elle est autrichien, pays que 90% des moins de 20 ans placent quelque part en Russie, autant dire qu’elle n’habite pas un vrai pays. Conchita sourit, dit des choses agréables. En plus, il est plutôt pas mal foutu. Il ne gêne pas. Et il ne prête pas à conséquence.

Je suis chiant. Le combat pour l’acceptation de la transexualité passe sans doute par de petites victoires comme celles-ci. Mais ce qui me gonfle, c’est que j’ai l’impression que ces petites victoires prennent le pas sur les plus grandes, les plus difficiles, les plus pénibles. Celles qui passent moins bien à l’écran.

Alors bravo à Conchita Wurtz d’avoir transformé un truc merdique en truc merdique rigolo, et bravo de vivre son personnage de diva de si éclatante manière. Mais gonfler cet événement dans des proportions qui feraient péter la Grande Pyramide en petits morceaux, ce n’est plus seulement pousser mémé dans les orties, c’est précipiter un car de retraités dans un ravin. Je sais pas. Un peu comme euh… Ben voyons, reprocher à Christiane Taubira de ne pas chanter la Marseillaise lors de commémorations.

Sans déconner.

Je ne me suis toujours pas acheté le bouquin « Être dans l’opposition politique pour les nuls », mais il me semble que, au vu des failles dans la gestion du pays par le gouvernement actuel, il doit y avoir sept-cent-vingt-huit façons d’attaquer sa politique. Et sur quoi bave-t-on deux jours d’affilée ? Sur le fait qu’une ministre (elle n’était pas la seule d’ailleurs) n’entonne pas l’hymne national dès qu’on se met à le chanter. Parce que c’est déshonorer la France, ses symboles, c’est détester son pays, peu importe le boulot qu’on peut fournir à côté.

C’est marrant, ça me rappelle un cours de ma première année de prépa. C’était dans un petit établissement modeste du Finistère Nord, j’ose donc penser que les divers représentants politiques ont eu le droit au même genre de cours, mais en mieux. Notre prof nous expliquait que les symboles, c’est comme les nouille à l’eau : on peut en faire ce qu’on veut. Un symbole tout seul, c’est aussi débile qu’une penne que vous avez oublié au fond d’une casserole : ça ne sert à rien. Alors parler du respect dû à « La Marseillaise », ça me fait doucement rigoler. Mais pas la sphère médiatique apparemment. Et voilà que tout le monde y va de son « taime pa la République mdr », « Non stoi lol » (même s’il faut avouer que notre ministre de la Justice a le « non stoi lol » fort lyrique).

Alors oui, ces deux exemples peuvent sembler anodins. Mais ils illustrent cette façon de fonctionner qui phagocyte les grands débats idéologiques avec une régularité déprimante : on préfère se battre sur de petites phrases ou de jolies images. Parce que c’est plus facile à comprendre, parce que c’est plus simple à sortir de son contexte. Parce que les luttes, politiques et humaines, sont complexes et qu’il est normal que tout un chacun ne souhaite pas s’y investir totalement (moi le premier). Mais dans ce cas, le recul est nécessaire. Conchita ne nous sauvera pas plus que la Marseillaise.

Sinon dans deux semaine, y a les élections européennes. Je me demande si je vais pas me laisser pousser la barbe avant d’aller voter.

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3 réflexions sur “Leave Conchita alone (and Christiane too by la même occasion)

  1. Chair mondame,
    j’invente dans cette apostrophe (un doute m’étreint soudain : apostrophe : quel genre ?) cet apostrophe donc, un genre ni masculin ni féminin à rapprocher du Neutre allemand, non pas pour nier la personne de l’apostrophé mais pour lui suggérer que je ne m’adresse pas à un genre mais à un être humain. Conséquence, il m’a fallu tricher aussi avec le qualificatif, excusez ma hardiesse et la pauvreté du jeu de maux !
    Loin du bruit métallique des villes, j’avoue ne pas avoir su que madame la ministre de la justice avait fait le buzz avec la Marseillaise, j’avoue n’avoir appris qu’après que « ce soir, c’est l’Eurovision !! » avec la polémique soulevée par le genre acceptable ou pas du vainqueuse.
    Ce n’est qu’à la lecture de la radio … (oui je lis la radio … sur le net) que j’ai appris tout ça, ces informations qui allaient bouleverser ma vie … si j’y prêtais attention.
    Pour moi, chair Mondame, c’est ça le bruit métallique de la ville, une sorte d’épingle qui racle le pavé mouillé la nuit,
    c’est un cauchemar récurrent depuis l’enfance et aujourd’hui je sais que c’est le bruit métallique de la ville.
    L’écho radar de la marine nationale enregistre tout et ensuite on fait le ménage pour tenter d’identifier un écho particulier, par exemple la trace sonore des sous-marins d’attaque lanceurs d’engins à têtes nucléaires quand ils entrent en rade de Brest pour aller se cacher très discrètement dans la base de Roscanvel. C’est pourquoi à ce moment là, la Marine Nationale, Bleu Marine (autre bruit métallique des villes) fout dehors tous ces bateaux pour tromper les grandes oreilles ennemies.
    Les lumières de la ville, l’illusion audiovisuelle de Wenders (Wim pour les fats) en fait tout autant : faire du bruit pour camoufler le bruit de l’épingle qui racle le pavé mouillé la nuit.
    Il y a longtemps désormais j’ai fui la ville et son écho, j’ai fui la ville et j’ai coupé la chique de sa lucarne aux illusions …
    J’ai repris le chemin du papier et de la presse, j’ai laissé passer du temps entre mes lectures et l’actualité. Ça fait un drôle d’écho, on découvre l’humour des choses de la vie, mes cauchemars sont moins fréquents et j’accrois, je crois mes capacités d’analyse, j’accrois aussi ma propension au bonheur je crois.
    Je crois
    je croa
    je n’entends les bruits parasites aussi je n’ai pas besoin d’analyser les honneurs faits à mondame Conchita Wurtz comme une (petite) victoire contre l’homophobie, je n’ai même pas à me questionner pour savoir si « on en est encore là ?! » par contre je me suis interrogé sur mon indifférence en apprenant cette polémique. Je me sens clair sur le sujet et ce qu’en pensent les autres m’indiffère.
    Mais j’ai ri
    j’aurai pu chanter (j’aime beaucoup chanter aussi mais pas trop ce que l’on peut entendre lors de ces soirées soporifiques d’Eurovision) mais j’ai ri
    en lisant un commentaire d’auditeur sur la radio …
    tricotant ses nouilles sur ce concours de la chanson qui rassemble des représentants de quelque vingt nations sans doute, avec des jurys tout autant internationaux, cet auditeur faisait remarquer que « madame Vallaud-Belkacem pouvait être fier en tant que ministre française des droits des femmes d’une telle distinction accordée à un inverti »
    ce n’était pas écrit mais je lisais en sous-texte : « pauvre France »
    J’ai ri
    l’étroitesse d’esprit
    j’ai ri
    je ne me suis pas effondré, persuadé que « la France pense comme ça »
    j’ai ri
    comme vous avez chanté, chair Mondame

    Bien à vous,
    au plaisir de vous lire encore
    comme un écho qui débrouille le bruit métallique des villes

  2. Virez moi cette licorne, je vais faire du macramé !

    Edition du propriétaire de ces lieux : ce blog étant une vilaine dictature, je me suis permis de modifier votre commentaire. Autant j’apprécie le langage de corps de garde quand il est au service d’une pensée forte et pertinente autant laissées seules, les injures s’étiolent. Donc voilà, pouf pouf pouf. Au plaisir de votre prochaine visite.

    • Grand merci pour votre traduction édulcorée, présentant de façon enrubannée la même triste vérité…N’ayez aucune crainte, la pensée initiale sous-jacente n’en demeure pas moins « forte et pertinente » en dépit du langage coloré sciemment adopté, au vu des déviances de ce monde qui sont désormais portées aux nues par nos médias.
      Au plaisir de vous lire.

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