Génération FFVII

NB : Comme le titre le laisse présupposer, article qui n’est rien d’autre qu’un gigantesque monument geek.

   Les héros sont fatigués.

Ce n’est pas Musset et son mal du siècle, c’est pas Baudelaire et son spleen. C’est plus léger, c’est ridicule ou presque. Mais c’est là. Une petite pointe de mélancolie qui nous est propre, nous les trente, quarantenaires, quand on rentre en fin de journée, étourdi de fatigue et qu’on fouille dans le frigo. Dix quinze ans plus tôt, on aurait attendu qu’on nous appelle pour manger, ou alors on aurait vaguement pioché un bout de pain de mie dans l’emballage de cellophane. Et on aurait joué.

Nous sommes la génération FFVII. Celle des occidentaux qui a découvert ces immenses failles de mondes, d’histoires et de temps qu’étaient les jeux vidéos. Mais pas les inoffensifs, hein ! Pas ceux qui servaient à souffler une petite heure avant de retourner à ses occupations. Non. Ceux qui exigent, ceux qui fixent devant l’écran, ceux qui font des bleus à l’âme. Ceux dont le spectre des titres oscille entre ésotérique et ridicule. Les grimoires s’appellent Final Fantasy, Chrono Cross, Baten Kaitos, Suikoden, Shadow Hearts… Tous ces passages dans lesquels on s’est engouffré des dizaines d’heures à la file. Le corps en veille, la tête qui exulte. Parce qu’il faut retrouver la Baleine et l’Océan, la Terre Promise ou la princesse Schala. Parce qu’à chaque poussée du bouton ON sur la console, on se retrouve accueillis par les accolades de jeunes et beaux héros. On attrape son épée, on équipe un ou deux sorts, on est l’un d’eux. On ouvre les yeux et on voit leur univers.

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On sait lire.

On sait lire et on plaint les têtes adultes – ou adolescentes – qui lèvent sur l’écran un regard incrédule. Qui ne comprennent pas que Terra n’est pas ce petit personnage à grosse tête qui déambule en 256 couleurs, pas plus que Mme Bovary ne tient dans les lettres de son nom. Non, c’est une héroïne, une vraie, une qui sait se battre et que l’on doit protéger, une créature de magie et d’humanité. Si tu savais. Si j’avais le temps, papa, maman, si tu comprenais à quel point c’est important, je t’apprendrais à lire. Mais c’est pas possible. C’est pas de ta faute hein. C’est comme ça. Alors je hausse les épaules et je retourne aux projets de la Résistance contre l’Empire Magitek.

On est des marcheurs d’étoiles, on se promène de monde en univers, en pilotant de drôles de machines nommés consoles ou émulateurs, même si parfois on passe les limites de vitesse. Donjons, vaisseaux spatiaux, plaines arides, villes gigantesques, tout y passe. Tout passe.

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Même le temps.

Petit à petit au dehors, le monde gronde, frappe à la porte. De plus en plus souvent, il faut abandonner le navire. Ça s’appelle révisions, études, examens, responsabilités. Ça s’appelle émancipation, déménagement.

Ça s’appelle vie. C’est très beau. C’est sans doute plus beau. Mais ça n’a rien à voir. Et il y a un manque.

Parce que quand on y revient à ces univers, il y a un décalage. Quelque chose qui ne va pas tout à fait. On parle encore la langue de nos compagnons d’armes, mais avec un accent. Ils nous regardent toujours aussi gentiment, mais il y a quelque chose au fond de leurs yeux. Quelque chose qui s’appelle vieillir. Quand on pointe du doigt les incohérences du scénario, l’ennui de certains passages de notre quête, le ridicule de deux trois situations. Et puis bon… À trente ans, dans ces mondes-là, qu’est-on, sinon un sage chenu ou, au mieux un vétéran ?

Les héros sont fatigués. Parce que la journée était crevante, parce que demain il faudra prendre la route pendant huit heures, parce que, tout simplement, la vie doit être exigeante pour être belle. Alors on se révolte. On tempête en criant que les mondes d’aujourd’hui ne valent plus rien, qu’on ne sait plus raconter des histoires interactives comme de notre temps, quand on quêtait le feu aux joues, un week-end durant. C’est juste qu’on ne peut plus, qu’on ne sait plus, qu’on n’a plus le temps. De rentrer dans de nouveaux mondes, d’accepter de nouveaux codes, de nouvelles épopées.

Parfois on se rencontre. Deux routards qui ont arpenté les rues de Bloumécia. Paroles, anecdotes, sourires échangés. Vite vite. Avant que les autres, ceux qui ne connaissent pas, nous couvent d’un sourire amusé. « Vous vous êtes bien trouvés. » C’est pas agréable.

On est la génération qui grandit. Et qui porte en soi toutes ces aventures pour rien, ces histoires que ni les pages ni l’écran de cinéma ne pourront capter. Qu’on a vécu par paquet de trente, soixante, cent heures. On est la génération aux côtés de qui marchent Aerith, Kalas et Crono. Et de toutes ces histoires, que pouvons-nous en faire ?

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