Sous les arcades

Je commence les cours à 13 heures, je prends le RER de midi. Celui du soleil qui tape fort à travers les vitres, transpiration aux tempes, celui où on se fait tout le temps contrôler, je ne sais pas pourquoi. On est cinq à tout casser par wagon. Celui où même les pensées sont moites.

Le RER de midi, c’est son heure à elle aussi. Je la vois depuis cinq ans, elle et son môme. Réglée comme une horloge. Elle tend la main, toujours la même voix « Pour manger, pour l’enfant. » L’enfant je l’ai vu grandir. De trois mois à cinq ans, blotti contre son épaule, la droite. Elle le porte encore, aujourd’hui on dirait une peluche trop grande qu’elle aurait gagné et dont elle n’oserait pas se débarrasser.

Ou alors, si je suis un peu en avance et que j’ai pris la rame précédente, ce sera celui aux bristols. Il en pose un par rangée de sièges, petits menus de misère bourrés de fautes d’orthographe mais imprimés bien lisiblement. Je ne les ai jamais lu en entier. « sans emploit » « me nourir » « SVP ».

Je rentre à 16 heures tout pile, elle stationne devant les doubles portes en métal de l’immeuble, celles qu’on ouvre jamais. Cheveux en poudreuse rousse, cassée en deux, les genoux qui vacillent. Elle suit deux trois passants de sa main tendue. Attend.

Devant eux trois, devant le type qui dort derrière les sièges de la station de métro, son pantalon sur les genoux, devant les tentes plantées sous les quais de Seine, une radio qui crachote à côté, mes armes tombent : les mots se figent, des tombes. Ils se catacombent décomposés en répugnants amas de lettres. Écrire pour quoi ? Pour alimenter mon lyrisme social à trois sous, ceux que je lâche lorsqu’il me reste un peu de monnaie au fond des poches ? Ou pour théoriser, moi qui ne suis ni éduc de rue, ni SDF, ni sociologue ?

Il y a la peur, toujours la peur. Celle de jouer les Robins des Bois de la rive gauche, bien sûr, mais aussi l’autre, plus insidieuse. Parce que sous la révolte, sous la compassion, il y a la gêne. Ils gênent, ces errants dont on guette la sincérité au fond du regard, tout en se détestant de le faire. Ils gênent pour cette bonté un peu collante que l’on s’accorde après leur avoir filé une clope ou deux-trois mots. La bonté de celui qui, au fond, n’y connaît rien. La bonté des « émissions d’investigation » qui passent aux heures de grande écoute. Ils gênent parce que, ouais, ils ne sentent pas super bon et qu’on ne sait pas comment réagir. Ils gênent parce qu’ils sont dans l’entre-deux. Sous les arcades. Parce qu’on a appris, nous des grandes villes, nous les caméléons de cette société, à s’y habituer. On ne devrait jamais s’habituer.

Peut-être que c’est pour ça que même si mes mots ne tiennent pas je tente de les aligner. Parler de nos petites lâchetés et de nos impuissances. Sans avoir la légitimité ou les connaissances nécessaires, les mettre eux aussi en mots. Pour ne pas laisser toujours aux mêmes le champ libre d’en parler. Même si c’est difficile, dur et bourré de maladresses et de répétitions, dire ce que je ressens devant la meuf du RER qui devrait pas faire ça à son môme de cinq ans, exprimer mes doutes devant les écriteaux un peu trop bien mis en page des clodos de Saint Michel et Montparnasse, devant le connard qui mitraille avec son réflex le cul nu sur la grille du train de banlieue. Je réfléchis, enfin j’essaye. Pour ne pas trouver un moyen terme, pour se dire que ça gratte et qu’il faudra bien, un jour, trouver comment la traiter cette foutue démangeaison. Je fouille du regard, des oreilles et des mots ce grand rien sous les arcades.

Je cherche dans les grimoires. Des lettres. Des phrases. Une formule.

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