Danse du globe

Ce texte est inspiré par la danse de Yuna, ci-dessous, et par une image mentale que quelqu’un m’a mise dans la tête l’autre jour. Merci aux deux.

 

   Je me tiens au centre de la scène, je suis parfaitement immobile. Pour que le poids terrifiant des milliers de regard ne m’écrase pas, j’ai fermé les yeux. Je descends en moi-même. La brise légère sur le bout de mes doigts. Les picotements au creux du ventre. Et sous mes pieds, la grande scène de pierre blanche. Personne avant moi ne l’a jamais foulée. Je suis la première danseuse. Personne après moi ne la foulera jamais. Je suis la dernière danseuse. Demain, des légions d’ouvriers déconstruiront, pavé par pavé, ce qu’ils ont mis une année à dresser. Non. Non, pas le futur, pas l’après. Juste le présent. J’ai une poignée d’instant pour construire un fragment de toujours.

Déjà, l’eau s’immisce. Mes paupières s’ouvrent sur une forêt de visages avides. Ils contemplent le miracle au milieu de l’esplanade dont je suis le centre. Cette eau qui ne vient ni du ciel ni du sol, née de l’air lui-même n’a nul besoin d’être emprisonnée par du verre. Elle monte, forme autour de moi un globe parfait. Cheville, cuisses, poitrine. Le nez.

Bloquer les poumons. Désormais, l’oxygène m’est compté. Chaque mouvement se paiera de mes dernières inspirations.

Un coup de talon. Je m’élève, les bras tendus, en pivotant légèrement sur moi-même. Au-dehors, je le sais, la Grande Mélodie retentit. Mes tympans ne peuvent la percevoir, évidemment. Je n’en n’ai pas besoin. Depuis le temps, elle est en moi, s’est fondue dans mes cellules, il me suffit d’une simple pensée pour la faire résonner à mes oreilles et dans le monde entier. Un rythme à trois temps pour commencer. Mes pieds dessinent en l’onde une valse lente et triste. J’évoque la douleur des dernières années. Les pénuries, la misère, le désespoir.

Volte !

Mon torse se désolidarise de ma taille. Mes épaules tremblent en spasmes tandis que mes ongles se font griffes. Ma tête bat une mesure qui s’est brusquement déconstruite. La révolte. Les conflits, les dernières ressources. La grande obscurité et l’écroulement des empires. Lorsque plus rien n’a pu nous protéger. Je me précipite contre la surface du globe, le lacérant, griffures dérisoires. Nature muette devant notre désarroi. Au-dehors, il y a un vieux monsieur qui pleure. Il est loin très loin de moi. Pourtant je distingue les reflets du soleil dans les larmes qui coulent sur son visage détruit. Mon visage se tord en une grimace hideuse avant que je ne me laisse couler tout au fond de ma prison aquatique. La brûlure commence à se faire sentir au creux de mes poumons. Légère, si légère. J’ai encore le temps.

Je repose désormais pantin désarticulé, au sein de l’eau. Mes cheveux lâchés balaye mon visage sans expression. L’incrédulité devant notre impuissance. Devant la conscience de notre défaite. C’est la fin de notre règne. Et nos gesticulations ne changeront plus rien. Alors se laisser couler. Et attendre sans trop bouger. Ça fera moins mal.

Malgré tout. Malgré tout il y a ma main gauche. Qui malgré la fin, malgré l’air qui commence à me manquer, marque la mesure. Inlassable. Qui refuse. La pulsation remonte peu à peu. Poignet, avant-bras, épaule. Corps tout entier. Je me redresse. Et m’attaque à l’impossible. C’est maintenant que tout commence.
Je me ramasse sur moi-même, prend un appui là où il n’y a normalement rien et commence à avancer le long de la paroi liquide. Lentement, puis de plus en plus vite. Je décris une longue spirale et inexorablement, commence à m’élever, défiant la résistance de l’eau, la gravité sous mes pieds. J’avance. Je cours, même. Mon corps presque à l’horizontale, je suis montée jusqu’au milieu de mon arène. J’accomplis l’impossible, parce que c’est le moins que je puisse faire, parce que c’est ce que nous avons fait. Sans jamais nous décourager. Nous avons tout repensé, tout recrée. Le monde a brisé nos carcans dans le même temps qu’il brisait nos vies. Nous nous sommes battus. Contre les probabilités, contre le monde, contre nous-même. Nous avons réinventé des codes.

Un dernier appui, et je m’élève à nouveau. Le sang bat désormais désespérément à mes tempes. J’épuise les dernières molécules respirables en un grand rire triomphal. Le rire qui consacre nos luttes et nos souffrances. Le rire qui nous rappelle que nous sommes encore en vie. Le rire que mon sacrifice gravera dans cette nouvelle Histoire.

Non.

Non, nous avons trop changé. Plus de martyr, plus de sacrifice. Même si c’est ce qui a été convenu, même si c’est ce qu’il faudrait. Mon ascension ne s’arrête désormais plus, et je l’accompagne, tourbillonnant sur moi-même. Les pans de ma robe refusent de se laisser alourdir, ils dessinent autour de moi des arabesques de bleus et de mauves et

crèvent le plafond liquide.

Le soleil et l’air m’accueillent violemment. Avide, mon corps inspire, mais sans cesser de danser. Pointes et courbes au sommet d’un geyser qui m’élève au-dessus du public, au-dessus de la musique. Je danse. Je danse. Je danse et peu importe le sens, peu importe cette humanité que nous avons sauvée, peu importe que je sois la Danseuse, celle dont tous devaient ce jour se souvenir.

Je danse. Pour moi.

rues_paris_nuit_gr

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s