Écrire la nuit

C’est le moment où aux fenêtres, les dernière lumières s’éteignent. Parce que demain il fera jour, il faudra se lever, travailler. Être en forme. Alors on dort du sommeil de l’adulte responsable. C’est le moment où le froid s’immisce. Même par la vitre je le sens.

C’est le moment où j’écris.

La fatigue fait danser sous mes paupières les visages et les moments que je voudrais retenir. Les personnages s’avancent, ils réclament tous une place. Une histoire, une vraie. Une qui commence et qui finit. Là c’est Milady qui chouine. Oui, l’espionne de Richelieu. Elle court le long de phrases maladroites, poursuivie par des ombres dans la forêt. Un chemin aléatoire pour une méchante de papier. Dans cette version-là elle ne mourra pas. Ou pas tout de suite, je n’ai pas encore décidé. En tout cas elle rencontrera Catherine Earnshaw et Gilliat le Malin aussi, ça c’est sûr.

C’est la nuit et j’écris des secrets. Des mots trop usés pour la voix, rajeunis sur l’écran ou le papier. Parce que la nuit, j’écris n’importe comment et dans tous les sens. Clavier, carnets, cahiers, feuilles de papier, buée sur les vitres. Il faut pas en vrai, ça laisse des traces. Dans le petit appartement, j’ai repéré trois cachettes secrètes. Le genre que personne ne trouvera jamais. J’y dissimule des trucs que j’ai raconté. Que j’oublie et que je laisse vieillir, voir si ça tourne au grand cru ou au vinaigre. Petits talismans de papier, les personnages à qui je donne voix, les grandes déclarations que je n’articulerai jamais.

J’écris, presque toujours sur la même bande-son, dont je me passe les notes jusqu’à l’asphyxie. J’écris comme je voyageais de nuit avec mes parents. Les yeux fermés très fort, allongé sur la banquette arrière, les sens submergés par les vibrations de la route, les odeurs qui changeaient avec la géographie, les lueurs jaunes et blanches des phares. Ce sont les deux seuls moments où moi, l’étourdi notoire, la tête de linotte ceinture noire, je suis entièrement vigilant. Shooté à la fiction, un rail de subordonnée pour continuer le voyage. Et, recroquevillé en position assise, mon corps se déploie enfin. Ce machin mal ajusté, je l’occupe enfin jusqu’au bout des ongles. Volte et triple axel, la pesanteur se fait soudain vachement moins salope qu’à l’accoutumée.

J’écris la cervelle colonisée par une obsession. Par à coups, parce que je ne sais jamais combien de temps durera le voyage. Quand je retomberai et que la gravité s’emparera à nouveau de mes chevilles. La nuit, mon écriture manque de discipline, de travail et de relecture. Elle se fout de la correction de la langue et de l’orthographe.

Seul importe le voyage.

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