Connerie dans le métro

Les portes du métro s’ouvrent, je rentre. Wagon bondé. Ça m’est égal, ça m’a toujours été égal, je crois. C’est avec étonnement que j’entends les gens se plaindre de ce moyen de transport. Alors c’est vrai. C’est souvent bourré à craquer, ça pue, c’est sale, ça ralentit parfois. Mais… Je sais pas. C’est comme ça. Je ne reprocherai pas davantage à la RATP un arrêt prolongé entre deux stations qu’au soleil de chauffer au-delà de la température idéale (qui est de 22 degrés celsius, entendons-nous bien). Le métro est un organe de la ville, je l’utilise comme j’utilise mon bras. Quelques jours plus tard, le garçon au prisme me dira que c’est ce genre de comportement qui permet d’identifier ceux à qui Paris convient vraiment. Heh.

Les portes du métro s’ouvrent, je rentre. Au chausse-pied, il y a à peine la place pour mon mètre soixante dix-huit, entre trois touristes japonais et un cadre bedonnant. Sonnerie de départ. Une petite vieille dame se précipite à ma suite, charriant derrière elle un gros ampli, et m’encastrant dans la barre centrale du wagon par la même occasion. Tandis que le véhicule s’ébranle, elle déploie son matériel, écrasant quelques orteils au passage, avant d’entamer un énième medley musical so parisien, à base de boîte à rythmes tchic tchic boum boum, de si vo plaît missié écotez li musique et d’Allez venez Milord qu’Edith Piaf devait interpréter plus correctement six mois après son décès.

Je patiente en montant discrètement le son dans mes écouteurs, de façon à ce que Floor Jansen me décolle les tympans façon papier peint. Au bout de quatre stations, la musicienne à fichu bleu cesse son interprétation très personnelle des grands classiques de la chanson française et la Môme de faire des loopings dans sa tombe. Un petit gobelet en carton à la main, elle circule en faisant tinter les piécettes qu’elle a déjà récolté. Je la regarde d’un air faussement contrit en penchant la tête sur la gauche (je penche toujours la tête sur la gauche quand je refuse quelque chose). Elle continue son chemin, je la suis des yeux parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Quelques mètres plus loin, un type affalé sur un strapontin lève la tête vers elle. Le genre étudiant en école de commerce, je sais pas si vous voyez : fringues impeccables, coiffure digne des BB Brunes mais un brin plus chicos et bon tirage à la génétique sur le plan de l’apparence. Il plante ses iris dans ceux de la petite vieille dame, fouille dans son portefeuille et en sort un rectangle de plastique bleu.

« Hey, vous prenez la carte bleue ? »

Elle cligne des paupières, elle ne comprend pas. Elle agite un peu moins fort son gobelet. « Po li musique si vo plaît. » Il sourit un peu plus carnassier en lui tendant sa Visa. Autour de lui, six ou sept personnes s’esclaffent. Des potes à lui, sortis du même laboratoire d’eugénisme, mais pas seulement. Bruits d’évier qu’on débouche, ce doit être des rires, qu’il est drôle, le garçon. La femme tente un dernier bout de phrase, le beau mec hausse les épaules, l’air un peu dégoûté. C’est bon, c’est fini, ça ne l’amuse plus. Elle comprend. Elle ne dit rien, elle se détourne, elle poursuit sa quête. Elle n’a pas le temps, elle ne peut pas laisser plus longtemps son ampli sans surveillance.

J’ai un sale goût dans la bouche, j’appelle ça la bile du paladin. Faudrait. Faudrait que quelqu’un aille voir Mister Campus 2014. Lui gueule dessus, lui explique que ça ne se fait pas, que ça n’est pas respectueux et pire, pas drôle. Que quoi qu’on n’en pense, non, on ne se fout pas comme ça des gens, même des musiciens tchic tchic boum boum qui vous écrabouillent les pieds dans les métros surchargés. Faudrait lui demander pour qui il se prend, avec son gel fixation longue et son portefeuille à chaîne.

Pour quoi faire ?

Pour se voir toiser d’un air gentiment navré ? Pour entendre dans son dos deux-trois commentaires oh là là, mais on peut plus rien faire, mais il se prend pour qui ce type ? Pour en définitive, ne rien changer du tout ? Et puis il est loin, tellement loin. Trois mètres, c’est énorme dans toute cette foule. Il a déjà oublié sa bonne blague, discute de la soirée de demain chez Johanna. Je monte encore le son. Mais même les attaques vocales de walkyrie chanteuse ne parviennent pas à couvrir la conversation d’il y a une semaine. Deux heures de vie de classe, débat sur le harcèlement à l’école.

« Non mais c’est bon monsieur on perd du temps là. Tout le monde sait qu’il faut pas laisser les gens se harceler bla bla bla. Mais on va pas intervenir hein, on veut pas s’en mêler.
– De peur d’être vous-même victimes de ce harcèlement ?
– Ben oui.
– Donc si je comprends bien, pour vous, le monde c’est chacun pour soi ?
– On va pas se mentir, monsieur. Evidemment c’est chacun pour soi. Je sais hein, on a vu les Misérables, des textes sur l’injustice tout ça, mais c’est juste ça. Des textes.
– Je trouve ça grave. Si à votre âge vous ne vous révoltez pas contre l’injustice et l’indécence, vous allez grandir dans un monde très triste et très violent.
– Non mais genre, vous, monsieur, vous intervenez toujours quand il y a une injustice ?
– Bah, le prof évidemment ! Il parle trop bien, ça m’étonne pas de lui, hein ! »

Les portes s’ouvrent, c’est mon arrêt. Je tourne la tête. La musicienne à fichu prend d’assaut un nouveau wagon, de nouveaux passagers, son ampli en bélier.

Et moi je sors.

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Une réflexion sur “Connerie dans le métro

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