Valse à la nuit

Encore une fois c’est la nuit, dans la Cité des Danseurs.

J’ai passé une très bonne soirée. J’ai un peu trop bu, beaucoup trop mangé. Le corps s’enfonce, l’esprit s’envole. Je demande à la copine qui me raccompagne de me déposer devant la Très Grande Bibliothèque. Dernier sourire porte qui claque.

Je suis tout seul. Vraiment tout seul.

Il n’y a personne. C’est l’heure. L’heure où enfin, la ville fatigue, relâche un peu son emprise. Les turbines, les ampoules et les voitures cessent de surchauffer l’atmosphère polluée, enfin le Froid peut s’étendre sur les immeubles et en emporter les scories, odeurs de rance et de transpiration. Le grand vent balaye les remugles du jour passé. Il me transperce et je frissonne, sur la grande esplanade de bois. Je tremble de froid et de jubilation. Je suis seul.

Mon sac me bats les jambes, comme autrefois, comme quand je courais dans la ville, comme quand je ne me sentais pas si… adulte. Je cours le long de la passerelle de bois, il n’y a personne, personne d’autre, elle n’est qu’à moi. Je danse au-dessus de l’eau qui scintille de lumières fausses. Volte, pas de deux, moonwalk. Et il n’y a pas âme qui vive pour me dire que c’est ridicule, donc ce soir je décide que je danse sublimement. Même mon complexe d’infériorité n’arrive pas à l’ouvrir. Je ris très fort tandis que des voix exigent ma tête. J’avance jusqu’au Jardin.

Je sais. Je sais que je vis un luxe de bien nourri, de trop nourri. Se promener seul dans la ville sans le moindre souci en tête. Parce que je suis un mec, parce que je suis dans un quartier tranquille, parce que je pourrais me défendre en cas de souci. Mais mes scrupules, ce soir font relâche, grâce soit rendue à l’éthanol.

Le Jardin. Toujours serein. De jour comme de nuit, les mêmes petits groupes sur l’herbe sale. Ils fredonnent à la guitare des mélodies que je n’entends pas, écouteurs obligent, mais sur lesquelles j’esquisse quand même quelques pas, tout en saluant les statues muettes. Les arbres et les dalles de béton s’offrent à perte de vue, dessinent des perspectives d’une largeur obscène. Il n’y a personne pour les occuper à cette heure-ci, elles sont d’une taille absolument grotesque.

C’est la nuit et la Cité des Danseurs abandonne ses artifices. Laisse voir sa mécanique, ses rouages. Elle est une histoire gigantesque, foutraque et mal fichue. Un grand rire bravache que les humains lancent dans le noir. La ville existe même jusqu’à ces heures faites pour l’inconscience et le sommeil. Elle est le rempart contre le grand moment du noir et des rêves, qui a toujours fait peur. Après le pont aux lueurs laides, je longe un restaurant indien. Sur l’écran géant de la salle, les derniers clients et le proprios regardent un porno. On le voit depuis la devanture. Plus loin, une famille se promène tranquillement, le père, la mère et les deux gosses. Calmement, en silence. Sans doute des vampires, ils sont trop grave à l’aise.

Je remonte la rue, ma rue. Je comprends que mes envies de nature ne sont que passagères. Contre tout raisonnement, contre mon meilleur jugement, je ne suis pas un elfe de la nuit, je n’aspire qu’à faire partie de la ville. Je ne sais pas pourquoi, mais comme on me le susurre maintenant aux tympans

pour être à vous faut être à moitié fou.

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