Succube

Je suis la succube.

Certaines nuits, la lune jaunit au ciel. Alors je chante la théorie des noms par lesquels on a voulu m’enchaîner. Lilith. La dévoreuse. La Grande Mère. Astarté. Isis. Morrigan. L’Amazone. La diablesse. Morinth. Ils s’égrènent à l’infini et se dissipent en poussière de cristal. Aucun d’entre eux n’a jamais pu me retenir bien longtemps.

Je suis d’avant le temps mais les hommes m’ont donnés forme. Je ne suis pas la mère, je suis votre fille. Je suis l’engeance d’un accident. Car au commencement, il y avait à la surface de ce monde des créatures sans griffes, sans croc et sans pelage. Pour survivre elle n’eurent d’autre choix que d’ouvrir tout grand les portes de la conscience. Il en sortit démons et merveilles. Et tandis que les formes se redressaient peu à peu, empilaient les pierres et taillaient le bois, un appétit s’éveilla pour ne jamais se rassasier.
Je suis cette Faim.

Depuis les premiers mots, depuis les rêves du commencement, je rôde à l’affût de ma subsistance. Qui ne s’écrit qu’au masculin je discrimine mon festin. Mais pour que les visions des hommes aient un goût quelconque, pour que leurs fantasmes revêtent quelque consistance, il leur faut promesses, soupirs et excitation. J’étais jeune alors et ne craignait rien. je suis partie à l’aventure, me glissant de lits en lits. Et puis, avec les nouveaux chapitres de votre histoire, mes goûts s’affinèrent. Il y avait au bout de vos synapses, tant de variations dans le désir, dans la brutalité dissimulées. Être l’ombre dans la nuit ne me suffisait plus. Je diversifiai mes talents. J’ai de la chance. Curiosité est votre nom.

En tissant les sons de votre langage, j’initiai la sorcellerie. On me vit drapée de noir, promettant mille richesses et feignant de fuir ces paladins, tout bardés de métal et de bonnes intentions. Ils ne pouvaient tout de même pas avouer que, plus que n’importe qui, ils désiraient mon attention. Et lorsqu’une poignée de philosophe chauves tenta de percer mes voilages délicats à l’aide de votre déprimante philosophie, je répliquai par la politique. Les promesses de pouvoir. Espionne à la fleur de lys, maîtresse de lettres anonymes ou courtisane. Ce fut mon âge d’or. Vous m’acceptiez alors, je n’avais qu’à me recouvrir du plus léger des vernis afin d’être tolérée. On écrivit même à ma gloire. Toujours sous pseudonyme, je ne pouvais pas me permettre les lumières de la célébrité. Et les saveurs de mes repas était alors innombrables. Passion pour passion, il y a en vos envies cachées tant de soupirs de noir. Ils vont en se multipliant, enserrent chaque siècle un peu plus vos actes, votre ADN.

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Charles Monnet – Illustration de la lettre 10 des Liaisons dangereuses. (1796)

Vos ténèbres sont inépuisables. Mais pas moi. Sous la lune jaune, je projette mon reflet. Et guette au coin des yeux les rides de trop de repas. La nostalgie m’étrangle, quand je m’entends promettre, il y a des siècles – ou était-ce hier – des Edens dissimulés, des îles au trésor perdues au sein des ténèbres. Le poids de vos peaux, de vos rêves et de vos envie me pèse, je n’ai plus l’agilité de tout promettre. Et pourtant cette faim, mon noyau, jamais ne se taira.

Mais j’ai enfin trouvé. Le dernier refuge de la succube.

Encore une fois c’est vous, ma chère humanité, mes parents, mes proies, qui m’avez fourni mon échappatoire. Depuis que je me suis glissée dans l’Histoire je vous obsède. Cette obsession vous l’avez matérialisé. En sons en mots en images. Mille de mes reflets sont disséminés sur cette planète.

Alors comme la fatigue est trop grande, comme le bruit du monde couvre mes murmures et mes tentations, je me retire. Au coin d’une musique ou sous des traits de pinceaux. C’est facile, il suffit de se taire et de ne bouger que pour intriguer. Je n’ai rien d’autres à faire. Vos regards convergent, votre respiration s’accélère. Dans les basses d’une boîte de nuit, c’est moi. Le sang aux tempes dans ce musée, c’est encore moi, peut-être, qui sait ? Je n’ai même plus à me saisir de vos passions, elles affluent. Seules. Je me suis créée mille sanctuaires à travers l’histoire.Et toutes vos ténèbres, hommes, convergent à moi.

John Collier Lilith

John Collier – Lilith (1887)

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