Dilettante : La compagnie Air de lune

J’aime autant le théâtre que le cinéma. Je m’y connais encore moins. Je veux dire le vrai théâtre. Celui dans lequel on va, dans lequel on s’assoit, celui qui vit de nos jours.

Et puis un jour on m’offre des places pour aller voir « La bonne âme du Setchouan ». De Bertolt Brecht. Bertolt Brecht, ça fait bien, et un peu peur aussi, Bertolt Brecht, je le répète sans cesse à mes élèves il-brise-le-quatrième-mur, Bertolt Brecht, il a écrit la chanson de Mackie que chantait ma maman. En gros Bertolt Brecht, c’est un beau bordel dans ma tête. Et c’est avec ce bordel que je m’installe à ma place. C’est la K9, je décide que c’est un bon présage.

J’ai raison.

Les comédiens se baladent déjà sur scène quand on entre dans la pièce. Ils ne nous ont pas attendu, ils se promènent, occupent l’espace. Radio allumée, silhouettes qui se déplacent. On ne sait pas trop comment ni pourquoi, déjà ils nous racontent l’histoire de Shan Te, la prostituée maudite par la gentillesse de dieux irresponsables.

Bertolt Brecht, j’y voyais donc un beau bordel. J’avais raison. Ça part dans tous les sens. Ce sont des morceaux entreposés ici et là, des fragments. Et les acteurs s’emparent de ces morceaux, les tirent à bout de bras. De toutes les façons possibles et imaginables. Ils jouent, dansent, chantent. Se taisent, parfois très longtemps. C’est dur, ce doit être dur pour eux, je pense. Ça se voit d’ailleurs, les comédiens sont presque tous athlétiques. Le gras arraché à force de faire tourner cette gigantesque machine.

Mais à aucun moment – c’est la première fois que ça m’arrive au théâtre – je ne me sens obligé de rentrer dans la machine. D’accepter des codes, forcément artificiels, forcément issus de l’imagination d’un autre. Non. Les comédiens et le metteur en scène se content de montrer. Ils ont ciselé chaque tableau, chaque mouvement, chaque cycle de leur engin infernal et c’est avec une sacrée fierté qu’ils nous les présentent. Même ce que normalement, on ne devrait pas voir. Quand ils se changent, quand ils manipulent les décors, quand ils s’apprêtent à entrer en scène. Ça sent le cambouis et l’encens, pendant qu’ils reprennent en coeur le Lacrimosa. Mais c’est comme relier des points dans un cahier de vacances. Petit à petit, le tableau se met en place. Et le plus magique, c’est qu’on en fait partie nous aussi.

On en fait partie sinon pourquoi ce drôle de bonhomme nous expliquerait-il les mots qu’on ne comprend pas, les mots de Rabelais ?

Ah oui ça a changé. Ça n’est plus au même endroit plus sur la même scène. Depuis « La bonne âme du Setchouan », je n’ai pas atterri. J’y pense tout le temps et ça me fait une peu mal au creux du ventre, c’est comme ça que je sais que je suis amoureux. Alors quand on me propose de retourner les voir je ne me pose même pas la question. Et sous les chandeliers d’un théâtre, je les retrouve tous ou presque. Les comédiens athlètes, les machine et le n’importe quoi. Parce que cette fois, le spectacle, c’est Rabelais, c’est « Paroles gelées ».

Rabelais c’est pire que Brecht sous mon cortex. Rabelais c’est la prépa, c’est le concours du CAPES. Rabelais c’est le-grand-classique-de-la-langue-française-celui-que-je-ne-comprends-pas.

« Paroles gelées » me rend Rabelais beaucoup moins effrayant.

Ils se tiennent tous dans un bac qui recouvre l’intégralité de la scène, ils ont de l’eau jusqu’aux chevilles et parfois des k-way. Ils prennent des bouts, des tous petits bouts de l’histoire de Pantagruel, Gargantua et Panurge. Et ils décident de raconter l’histoire comme des gamins, un jour d’anniversaire, joueraient une superproduction avec une malle à déguisement. Chacun apporte sa petite pierre. L’un, donc, se fait dictionnaire vivant, interrompant la pièce pour préciser un point de vocabulaire, l’autre insère un kaméhaméha en pleine face du Quart Livre (avec même le « yosh », juste avant), une autre dessine, pointes en entrechats, des arabesques à la surface de l’eau, pendant que l’équipage vogue vers l’oracle de la Dive Bouteille. Il n’y a rien à comprendre. Juste à regarder. À laisser les paroles gelées flotter lentement dans l’air jusqu’à nous, entre les machines improbables et les chant des comédiens.

Si la compagnie Air de lune fait un boulot exceptionnel, s’il s’agit à mon sens, de la troupe à suivre avec à sa tête son metteur en scène, Jean Bellorini, c’est parce qu’elle réussit ce double pari : créer sa propre scénographie, ses codes et son univers, sans jamais s’imposer dans le regard du spectateur. Avec énormément d’efforts, de grâce et d’humilité, elle donne à voir.

Simplement.

(La Bonne âme du Setchouan passe le 5 avril à 19 heures au Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France)

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