Je suis le Commandant Shepard, et je suis sur la lune.

Il est 21h45 et je joue.

Je joue. Comme souvent je joue à des jeux vidéos.

Je joue. Comme depuis toujours. Je ne me l’explique pas.

Je sais juste quand ça a commencé. Vraiment commencé. Huit ans. On m’a prêté une Gameboy. Le vieux modèle, celui qui te fracture le pied si tu le laisses tomber. Je joue et dans les cristaux liquides on raconte une histoire. Il y a courageux jeune homme, une princesse et un sorcier maléfique. Ils ont l’air dessiné au crayon à papier mais c’est pas grave. Je les aime bien quand même.

À un moment, le jeune homme défie le sorcier maléfique. Pour sauver la princesse, bien sûr. Et pour sauver le monde. Ils se battent et il y a des notes qui explosent sous mon crâne. Pas de mots. Juste un prisme qui vient de m’éclater aux synapses. J’ai des bouts de diamant qui se diffractent sans cesse dans la cervelle.

Tout commence.

Je joue. Je joue avec passion. Mais pas sans discrimination. Ce qu’il me faut, ma came, ce sont les RPG, les jeux de rôles, ceux où l’on incarne un héros et ses compagnons, ceux où l’on explore une histoire à la manette, où l’on défait des méchants tout de noir vêtus. Je sauve assez de mondes pour remplir quinze ou seize systèmes solaires. Je rencontre des sages et des fous, des princesses et des aventurières, sept ou huit animaux farfelus et je ne sais combien de rois et de reines.

Je ne joue pas pour le score, je ne joue pas pour passer le temps, je ne joue pas pour la fin. Je joue et je ne sais pas pour quoi.

Je ne joue pas comme je lis. Je n’y crois plus à « l’histoire interactive. » Dans les pages je rencontre la pensée d’un autre, la touche avec ce que je suis, les mots que je porte, mes pensées et mon humeur du moment. Parfois je lutte, parfois je danse. Mais je reste toujours moi.

Dans les jeux vidéos, je me fonds. Je joue donc je suis. Soldat amnésique, sorcière à forte poitrine ou garçon sans aile. Je passe la porte et je passe un autre masque. Ce pourrait être que je fuis. Non. Ce n’est pas encore ça.

Vingt-trois ans s’écoulent. C’est long vingt-trois ans. À se demander si ça n’est pas juste. Juste une sorte d’addiction un peu honteuse. Un truc de société. Accroc, geek. Sans plus.

J’ai trente-et-un ans. Ce soir je suis le Commandant Shepard. Je dois sauver la Terre, oui, la planète, rien que ça. On m’a envoyé sur la Lune, me demandez pas pourquoi. Une sombre histoire d’Intelligence Artificielle qui yoyotte un truc comme ça. Donc je me balade sur le caillou spatial dans ma télé en criant ouh ouh, la vilaine Intelligence Artificielle, où tu es ?

Et je vois ça.

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Je relève la tête, je souris, je respire plus vite, je dis à quelqu’un, je dis à personne.

« Dis tu as vu, tu as vu ? Je suis sur la Lune. Regarde ! C’est beau hein ? »

Je comprends.

C’est tout ce que je voulais. Petit c’est tout ce que je voulais. Un jour lever le nez et voir le clair de Terre. Quand d’un coup de fusée on partirait en week-end sur la Lune. Suffirait juste de pencher la tête et elle serait là. Et ce serait le truc le plus extraordinaire, le plus magnifique, le plus génial. Ça remplirait le cerveau jusqu’à la dernière cellule. Avoir la Terre dans les iris.

Jamais ça n’arrivera.

Mais c’est pas grave. Parce que ce soir j’ai été le Commandant Shepard. Que j’ai vu un clair de Terre, et que ça me suffit. Je ne repartirai pas frustré.

Je joue pour trouver des éclats.

Le réel a des carences. C’est pas sa faute hein. Il est foutu comme ça. Pas d’ordre pas de raison. Et je l’aime comme il est. Grotesque et merveilleux. Mais quand même. Quand même il manque des choses. Des choses comme un clair de Terre. Des choses comme un bout de musique épique qui vous éclate aux oreilles à vos huit ans quand vous affrontez le Sorcier Fourbe.

Il manque la fille parfaite, il manque des labyrinthes tout noir où l’on a peur mais où l’on avance quand même parce qu’on a des amis, des châteaux de glace.

Je joue pour quelques secondes de waaaaah c’est beau c’est trop fort, c’est gonflé et ça n’est rien d’autre. Je joue pour que mon cerveau reparte couvert de poussière de prisme.

Je joue parce que ça brille.

Persona 4 the ANIMATION - 16 - Large 01

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