Alain Resnais, le grotesque et la calligraphie

Ce matin il faisait froid et beau. Les angles des immeubles se détachaient sur le ciel bleu. Dehors c’était le semi-marathon de Paris, il y avait tout un tas de gens qui courraient dans des tenues ridicules. C’était marrant. J’ai posté une photo des Demoiselles de Rochefort sur facebook, dessus il y avait Gene Kelly qui dansait.

C’est le jour où Alain Resnais est mort.

J’aimerais écrire quelque chose qui ait du sens. Je ne pourrais pas. Je ne suis pas cinéaste, cinéphile, cinéphage. J’aime juste les films.

Et les siens beaucoup.

On connaît la chanson pour commencer. J’ai 15 ans, je vais aller le voir avec une copine. Mes parents l’ont déjà vus, ils rigolent, ils me disent qu’il y a quelque chose de vraiment surprenant avec les chansons, justement. Je les cuisine, je les supplie, ils tiennent bon. Non, les acteurs ne chantent pas, mais ils interprètent les chansons quand même. Non, ils ne les récitent pas non plus. Je grille d’impatience. Je n’arrive pas à concevoir ce que ça peut être.
Arrive le soir, et je me tords de rire devant Von Choltiz mimant « J’ai deux amours » sur la petite voix de Joséphine Baker. Évidemment. Évidemment, c’est comme ça qu’il fallait faire. Évidemment, la chanson thème de Sabine Azéma, ça devait être « Résiste ». Évidemment ce film est absurde mais parfait. Précis. Chaleureux. Et à mourir de rire.

Je fais la rencontre d’Alain Resnais. Qui me guérit d’une peur, la peur du grotesque. Le grotesque, la vie en regorge. Le grotesque des situations, des paroles, des corps. Moments absurdes ou un petit monsieur moche va vous raconter n’importe quoi sans que vous arriviez à vous en dépêtrer, endroits dans les villes pas assez laids pour être inquiétants, mais trop pour susciter l’indifférence. Je dois être trop sensible ou trop péteux, je n’arrive pas à rire du grotesque. Presque pas. Et là arrive Resnais. Resnais et son cinéma qui ne repose que sur ces situations improbables, un peu joyeuses, un peu tristes, ces situations d’entre-deux. Qui nous échappent et qui me laissent ce sentiment un peu gluant, un peu collant.
Mais lui referme les doigts sur ces moments-méduses, les fixe de sa caméra, les scénarise et les monte. Avec rigueur et précision, un vrai travail de calligraphe. Il plonge dans ce que les rapports humains peuvent avoir de plus flou et de plus gris et en dévoile ce qui y repose au centre : le sentiment. Tristesse, joie, ennui, indifférence. Smoking / No smoking, ce sont surtout des personnages qui s’ennuient, qui n’en peuvent plus de leur petit monde figé. Et juste avec ça, avec cette situation devant laquelle on passe tous les jours, il en tire un grand récit à choix multiples, un paquet de cigarettes dont vous êtes le héros. C’est lui qui me montre que le cinéma c’est important, que les films, ça peut soigner. Depuis, le grotesque ne me fait plus trembler. Et même, j’aime le mettre en mots.

J’aime Alain Resnais, j’aime ses comédiens. J’aime ce truc impalpable dont il les habillait. Arditi n’a jamais eu deux fois la même tête dans ses films, et pourtant, ses traits se découpaient toujours avec netteté à l’écran. Où allait-il chercher ces regards, au fond des visages, comment les fixait-il ? Comment les rendait-il tous aussi majestueux, aussi beaux, aussi dignes d’amour ? Oui. On ne pouvait que les aimer, ces personnages-comédiens, la frontière était toujours floue.

Jusqu’au dernier film – dernier pour l’instant – Vous n’avez encore rien vu. Que j’ai parcouru totalement électrisé. C’était comme se balader sur un grand plateau de tournage livré au chaos. Les acteurs de théâtre répondant au comédiens de cinéma, à moins que ce ne soit l’inverse. Des bouts d’émotions brutes qui restent accrochés à un coin de table. Des voix qui résonnent aux oreilles, dans les couloirs de la mémoire. 

Alain Resnais est mort et je suis désarmé. Ma tristesse n’a pas de place, pas de raison. C’était une figure publique, un vieux monsieur, un inconnu. Des tas de gens auront un chagrin plus sensé que le mien. Mais si les vastes écrans, si les sièges dont l’assise se redresse, si les salles de cinéma sont un lieu magique, l’endroit dans lequel ce foutu noeud dans ma poitrine se dénoue à tout coup, c’est grâce à lui. Le donneur de sens.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s