Dilettante : Only lovers left alive, de Jim Jarmush

Adam et Eve sont des vampires. Des vrais. Le genre qui ne s’expose pas le jour, et qui sourit tout en canines lorsqu’ils flairent l’hémoglobine. Adam et Eve ont des goûts esthétiques très sûrs. Christopher Marlowe, Byron et même Nicolas Tesla, oui, nos suceurs de sang aiment la science. Même qu’Adam a bricolé dans son jardin une dynamo qui capte l’énergie de l’espace.

Mais surtout, Adam et Eve sont vieux. Terriblement vieux. Ils ont assisté, juchés sur leur immortalité, aux plus belles heures de la civilisation. À tout ce qu’elle a construit de sublime et de terrifiant. Et ils s’en sont emparés, des premières éditions du Paradis perdu au dernier Iphone. Au-delà de leur condition de prédateurs fascinants, ils sont devenus la mémoire vivante du génie humain. Et c’est là tout le dilemme du film. Comment persister quand on est grand, quand les ailes de notre pensée sont immenses et que le monde actuel se réduit à ce point quand, comme le crache Adam qui traite les terriens d’aujourd’hui de zombies, « leur imagination leur fait tellement peur » ?

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C’est ça qui intéresse Jarmush, c’est ça qu’il filme en permanence. Des plans immenses, vertigineux, dans lequel on a l’impression de planer aux côtés des « deux seuls amants encore en vie », tel cette première séquence ou Tilda Swinton déambule dans Tanger pour se rendre aux Mille et Une Nuits (c’est un café crade), tandis que de petits êtres abordent la dame blanche, prétendant pouvoir lui offrir « ce dont elle a besoin ». S’ils savaient. Ou encore cette virée dans Detroit, dernier refuge d’Adam, où il montre à sa compagne les ruines d’un théâtre démesuré converti en parking. Dans la nuit froide, sous le ciel ou, raconte Eve à son amoureux, flotte un diamant qui joue de la musique, leur folie et leur nostalgie peuvent se déployer et donnent la chair de poule. Parce que oui, Eve commence son voyage aux Mille et Une Nuits et se transforme en Schéhérazade en Amérique. Pour consoler l’être de sa vie, pour l’aider à tenir parce que l’éternité, l’éternité bon sang que c’est long. Alors ils roulent. Avalent des kilomètres, se nourrissent de mots autant que d’hémoglobine.

Mais trop souvent il faut rentrer. Pour dormir, pour se procurer du sang, pour héberger la soeur chiante, héritière assumée d’Edward Cullen. Et là, Adam et Eve se retrouvent, un peu hébétés, à revêtir le costume étriqué d’hipsters à lunette de soleil, lui en rock star dépressive, elle en évaporée un peu frigide. Ce monde-là leur convient de moins en moins, ils s’en rendent comptent un peu gênés. Mais bordel, quand les humains sont incapables de garder ne serait-ce que leur sang propre, que peut-on espérer d’eux ? Alors ils se murent dans leurs beaux souvenirs, dans leurs musées d’objets de rêve, dans lesquels ils rêveraient de se fondre. Détail inutile au passage : la scène dans laquelle Eve caresse les pages des livres qu’elle amène avec elle pour tout bagage m’a presque autant fait pleurer que le début de Bambi. Mais Jarmush ne parvient pas à faire de ses vampires des dépressifs nihilistes pour autant. Il y a des moments. Des moments où Adam parle avec tendresse de Detroit, la ville en pleine déliquescence, dans le film comme dans la vie, ce à quoi Eve lui rétorque que les gens reviendront. Parce qu’à Detroit, il y a de l’eau. Des moments où on sent le couple à deux doigts de gifler l’insupportable gotho-pouffe dont ils ont hérité, liens de famille oblige.

Et puis la musique. La musique comme thérapie, pour elle comme pour lui. Et trois minutes et quelque de chanson durant laquelle, figés, les deux vampires accordent le statut d’humaine à une jolie zombie en train de chanter dans un bar.

Il ne se passe rien du tout, pendant les deux heures que dure Only lovers left alive. Ni action ni suspens, ni même série de tableaux. Et pourtant on tremble, on rit, on pleure, on aimerait continuer à voler des heures durant sur les ailes des deux prédateurs lors de leurs virées nocturnes. Non pas que l’on s’attache à eux, non. Ça n’est pas possible. Mais ils sont hypnotiques. Fascinant. Comme l’ont toujours été les vrais vampires.

Et lorsqu’Adam et Eve se rendent compte que la solution qu’ils cherchaient était depuis le début sous leur nez, lorsque, en quelques secondes, Jarmush retourne son film, on ne peut que sourire. Et constater un peu surpris que cette histoire transpirant la mélancolie est soutenue par un optimisme fou.

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Only lovers left alive est un film rare et précieux. Parce qu’il est fait avec soin, passion, qu’il évite absolument tous les écueils de la facilité et qu’il affiche, tout au long de l’histoire, une humilité dingue, tant dans la façon de filmer que dans le jeu des acteurs (Tom Hiddleston est quand même vachement plus charismatique là qu’en Loki petit teigneux dans Avengers). Merci aux vampires de Jarmush, qui, dans les yeux l’un de l’autre, reconstruisent un mythe : celui de créatures sauvages et nobles, cruelles et généreuses, qui traversent l’Histoire et en sauvegardent la bassesse comme le génie.

Pour résumer, va voir Only lovers left alive si :

– Tu sais que la nuit, il y a toujours des trucs étonnants à vivre.
– Tu aimes Tilda Swinton.
– Tu veux voir de la mélancolie pas chiante.

Ne pas pas voir Only lovers left alive si :

– Tu es inféodé à la famille Cullen.
– Tu as peur qu’on te traite toi-même de bobo hipster à lunettes noires.
– Le romantisme te fait vomir.

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