Dilettante : Nymphomaniac, de Lars Von Triers

Hop hop hop, nouvelle rubrique chez L’olive et le samovar. Ça s’appellera « Dilettante » donc, parce que j’aime bien ce mot et que je ne suis rien d’autre. Ni critique, ni journaliste, il me manque à peu près toutes les références en cinéma, littérature, musique et jeux vidéos. Et pourtant comme tout le monde j’y plonge allègrement. Et j’adore donner mon avis sur ce qui ne me regarde pas. Ce sera donc Dilettante et ce sera sur un rythme de parution totalement aléatoire. Et on commence par… Ah oui, c’était dans le titre. En avant donc.

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Je crois que j’attends toujours le moment où je rencontrerai Lars Von Triers.

Ça a commencé avec Dancer in the Dark. Ça aurait pu s’appeler Le blues de la grenouille magique, et être réalisé par Michel Sardou, j’en n’aurais rien eu à carrer, il y avait Björk dedans, c’est tout ce qui comptait. Dogville, c’était le film qu’on allait voir entre copains de prépas, on se regardait davantage que l’écran. Arrive Melancholia. Je ressors en bavant un peu de rage, devant cette série de très beaux tableaux dans lequel on te dit que la dépression, stro cool, tu vois. Et puis Antichrist en DVD (détail amusant, Antichrist je l’ai vu chez trois personnes différentes, à chaque fois il était encore sous blister). Là, je rigole un peu gêné, je l’avoue. Je n’y peux rien, je trouve ça assez drôle.

Bref quatre essais, quatre rendez-vous ratés. Alors cette fois je m’apprête bien comme il faut, je rentre dans le cinéma – deux fois, parce que deux parties – je m’assois bien au fond du siège, les mains sur les genoux, et je regarde. Je regarde Charlotte Gainsbourg regarder celui qui l’a recueillie, salement amochée, dans une ruelle.
Parce que oui, donc, l’histoire : Joe, nymphomane assumée, est  recueillie couverte d’ecchymoses (et pas seulement) par un bon samaritain qui la soigne à grand renfort de thé, tandis qu’elle lui raconte sa vie, convaincue qu’elle est une mauvaise personne. Huit chapitres, de 0 à 45 ans en gros. Des personnages qui la croisent et rentrent – souvent littéralement – dans son intimité.

Nymphomaniac, le mal nommé.

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Je n’arrive pas à me convaincre que ce film parle de sexe. De cul, peut-être un peu éventuellement. De violence, très certainement. Des corps, de quelques émotions de base, et beaucoup de personnes. Mais le sexe, pas vraiment. Les gros plans sur les appareils génitaux ? Oui, ça arrive. Mais souvent on se demande pourquoi. Joe est nympho mais Joe aurait très bien pu aussi se chercher. Tout bêtement. Le film aurait été éponyme ça m’aurait pas dérangé. D’ailleurs vers la fin, Von Triers a l’air de baisser un peu les bras sur l’addiction de son héroïne. Parce que finalement, c’est pas ça qui est intéressant.

Ce qui est intéressant, fascinant, même, c’est elle. Évidemment.

Joe-Charlotte Gainsbourg qui déroule les épisodes de sa vie, les yeux dans le vague, un bleu sur la joue et un accent léger au coin des lèvres. Dans ces moments-là on retient son souffle. Lorsque les mots se font hésitants, que sa pensée a l’air de s’égarer. Quelques plans fixes de caméra dans cette petite chambre sous le regard de Siegelman le témoin, la caisse de résonance.
Joe se raconte. Et en voulant parler sexe, en voulant parler cul, elle n’évoque jamais que les individus. Avec leurs corps. Des corps fragiles, voués à la déchéance, des corps qu’on n’arrive tout simplement pas à habiter. Les changements de qualité d’image  les coupures aléatoire reflètent le côté caméléon des corps, des vrais corps. Beaux et hideux, d’un regard, d’une seconde à l’autre. C’est ça la réussite de Nymphomaniac. Chaque personnage semble en lutte avec sa chair, du père de l’héroïne, prostré dans son lit d’hôpital à Uma Thurman – sans maquillage et en femme trompée – qui ne parvient pas à choisir entre colère, hystérie et tristesse dans cette scène hallucinante d’un repas avec l’amant, la maîtresse, la cocue et un autre beau jeune type. On dirait du Woody Allen qui arriverait dans la vraie vie.

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C’est dur pour les personnages, c’est dur pour les acteurs. Peut-être un peu trop en fait. Ils jouent comme on fait de la culture physique : chaque rôle ou presque est difficile, parfois à la limite du contre-emploi. Von Triers leur lance un défi et ils y vont. Témoin Jamie Bell en dominateur sadique, bourré d’empathie pour ses clientes ou Jean-Marc Barr, détruit à jamais par Joe. Seulement, comme lors des tournois d’haltérophilie, le rythme n’y est pas toujours, ce n’est pas de la danse classique. En particulier lorsque le réalisateur tente quelques passages polémiques qui jurent singulièrement par leur manque de subtilité, comme si un ado de quinze ans s’était emparé pour quelques secondes de la caméra. Heureusement que ça ne dure pas. Et que ces faux pas-là sont compensés par un sens de l’absurde qui domine tout : Nymphomaniac n’est pas plombant. L’histoire de Joe est réaliste : donc plus grotesque que triste. Et ces personnages monstrueux finissent presque par provoquer une sorte de tendresse. Comme au corps défendant de leur créateur. Et malgré une fin patachone où Von Triers tente de ramener tout ce petit monde sous sa coupe, le mal est fait. Joe, sa voix de sirène et sa gueule cassée se sont enfuies. Vers nous.

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